U A COUPS DE CANON
L'avouerai-je d'ailleurs? Nous sommes quelques-uns qu'anémiait le train-train byzantin de la vie trop facile. A force de réfléchir, on ne vivait plus ; à force de couper des cheveux en quatre, on finissait par n'en plus avoir ; à force de se délecter dans les raffinements de l'élite mondaine, qui n'est pas l'élite morale, on oubliait tous les trésors d'abnégation simple, de dévouement naïf, de bonté, de courage que recèlent les hommes du peuple de chez nous. C'est un bonheur pour nous d'avoir frotté nos scepticismes gouailleurs à leur foi dans ces mots dont il faudra bien, un jour, faire des choses : liberté, justice; ce nous est un bonheur d'avoir mêlé nos neurasthénies à leurs belles santés candides, d'avoir lâché nos bouquins et nos petites intrigues sournoises pour le plein air et l'action qui détendent les cerveaux à mesure qu'ils tendent les muscles. Nous y avons retrouvé le bon sommeil, celte grâce divine, la digestion paisible et la bonne humeur, cette bonne digestion du cerveau.
Il y a bien le frôlement du danger ; mais il nous est cher et voluptueux. Par lui la vie a repris sa valeur, puisquenfin nous avons
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trouvé quelque chose qui soit digne qu'on en meure. D'ailleurs, mon petit détachement et moi. nous avons eu jusqu'ici la chance de nous tirer indemnes d'une besogne assez dure : Quelques balles perdues dans nos manteaux, quelques contusions, quelques fonds de culotte, d'ailleurs fort usagés, enlevés par des éclats d'obus, c'est tout ce qu'il nous en a coûté jusqu'ici, et chacun est convaincu que cela durera. La vie a bien plus d'allégresse quand on a le sentiment de sa fragilité ; c'est comme un tableau de Vinci dont la lumière ne vaut que par le fond sombre qui la rehausse, ou comme une légère mélodie qui perdrait sa tendresse sans les graves accords de l'accompagnement. Vive ut cras moriturus,
Si je devais résumer d'un mot le caractère de cette guerre, je dirais qu'elle est une partie de cache-cache. Tout le long de l'étroite ligne de tranchées qui court de la mer du Nord à la Suisse, et qui sépare, comme un mince trait de couteau, ce que nous aimons de ce qui nous fait
horreur, les adversaires sont si rapprochés et leurs engins sont d'une telle précision qu'il n'y aurait plus depuis longtemps ni armée française, ni allemande, si les uns savaient exactement où sont les autres, où sont leurs canons, leurs cantonnements, où et à quelle heure passent leurs convois de ravitaillement. Si le combat n'a pas encore fini faute de combattants, c'est que ceux-ci ont admirablement appris l'art déjouer à cache-cache.
Les essentiels problèmes que l'on se pose de l'un et de l'autre côté de la barricade dans cette interminable guerre d'affût sont donc les suivants : Comment bien dissimuler notre infanterie, tout en sachant où est celle des autres ? Comment bien dissimuler notre artillerie, tout en repérant l'artillerie adverse ? En un mot, comment avoir pour notre tir de bons objectifs en évitant d'en fournir au tir ennemi?
Le premier problème à résoudre a été celui du costume et des insignes. On l'avait un peu négligé avant la guerre et au début de celle-ci, lorsqu'on imaginait encore, hypnotisé par les souvenirs napoléoniens, qu'elle aurait le carac-
tère d'une lutte franche en terrain découvert, où Ton combattrait les yeux dans les yeux, le drapeau déployé, les galons et les cuivres étincelant au soleil. 11 y avait bien eu, assurément, une certaine guerre anglo-boer dans laquelle nos amis anglais avaient reconnu, pour éviter de trop sanglants sacrifices, la nécessité d'une tenue couleur de terre ; il y avait eu aussi une certaine guerre russo-japonaise dont les enseignements à cet égard avaient été tels que l'armée allemande, elle aussi, avait adopté le kaki, ou plutôt un certain gris verdâtre, pour sa tenue de campagne. Chez nous malheureusement, les choses n'avaient pas été aussi vite. On sait ce qu'il nous en a coûté au début de la campagne, et comment notre corps d'officiers en particulier, dont les galons étincelants formaient une cible pour les bons tireurs ennemis, a été cruellement décimé d'abord, à cause de notre répugnance à abandonner cette chose qui jadis poétisait la guerre de je ne sais quelle flamme chevaleresque : le panache.
Mais aujourd'hui à cet égard, nous ne le cédons guère à nos ennemis ; le gris bleuté de nos fantassins a beaucoup moins de visibilité
que leurs anciennes couleurs trop franches. Pourtant on aurait pu sans doute faire mieux encore comme nous le verrons plus loin. Mais il ne faut pas être trop exigeant, d'autant que, dans l'actuelle guerre de tranchée où l'on se trouve nez à nez, l'uniforme le plus « couleur de terre » ne peut pas rester invisible et qu'en somme la seule ressource est réellement de se cacher, de s'abriter, art dans lequel nous sommes en passe d'exceller. Quant aux gradés, ils se sont vite adaptés à ne plus avoir les bras annelés de larges bracelets d'or ou d'argent ; ils ont adopté la capote des hommes, leur fusil, leurs sacs ; les petits bouts de galons que l'on avait tolérés dans une période transitoire, et qu'une petite lucarne découpée dans le couvre-képi laissait apercevoir, étaient encore des repères suffisants pour les Boches « tireurs d'officiers » ; aujourd'hui, ils ont eux-mêmes suivi la loi inexorable du défilement. L'autorité des officiers sur leurs hommes n'en a nullement été diminuée, et le contact des uns et des autres est, dans une compagnie ou un bataillon, assez continu pour que chacun sache à qui il a affaire. A-t-on jamais vu d'ail-
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leurs que. dans uue usine, les contremaîtres ou ingénieurs aient besoin d'insignes spéciaux sur leur veston pour être respectés?
Je sais bien qu'il y a la question de l'appellation, qui, dans ces conditions nouvelles, cause quelques quiproquos. « Dans le civil », en appelant son interlocuteur « monsieur » comme on fait dans l'armée anglaise, on ne risque pas de se tromper. J'ai vu, au contraire, des soldats très embarrassés en présence d'officiers incon nus d'eux, et dont rien n'indiquait le grade : tantôt ils appelaient « mon colonel » un capitaine, tantôt ils appelaient « mon capitaine » un colonel. L'officier était flatté d'être rajeuni, dans le second cas, et pourvu d'un avancement exceptionnel dans le premier. De toute façon, il souriait, et le mal n'était pas grand. Rien ne fait plus de plaisir à une jeune fille que d'être appelée « madame », à une jeune femme que d'être appelée « mademoiselle ».
Pour les artilleurs, le problème est plus complexe ; il faut qu'ils dissimulent non seulement eux-mêmes, mais aussi leurs canons, leurs caissons, leurs chevaux. Pour les canons, il semble, a priori, qu'on pourrait se borner à les
défiler, c'est-à-dire à les placer au revers d'une pente ou à l'abri d'un rideau d'arbres, ou d'un pli de terrain qui les masque à la vue de l'ennemi. Lorsqu'un canon tire, la flamme qui fleurit de ses pétales rouges la gueule de la pièce a parfois plusieurs mètres de long (on le remarque surtout la nuit) ; il faut donc défiler non seulement le canon, mais ses « lueurs », comme on dit dans le patois propre aux artilleurs, c'est-à-dire placer la pièce suffisamment bas derrière le masque, pour que celui-ci cache également la flamme.
Tout cela empêche les pièces d'être vues directement des lignes ennemies ; mais cela ne les met pas à l'abri des divers procédés qu'emploie l'adversaire pour venir inspecter d'en haut notre terrain, et qui sont l'aéroplane, le ballon captif, le drachen-ballon. Or, qu'arrivera-t-il si la position de notre batterie est connue de l'ennemi, et s'il peut la situer exactement sur la carte ? Immédiatement ses canons ouvriront le feu sur elle, et la détruiront avec son personnel. Si elle n'est pas mise dès l'abord hors d'état de nuire, elle devra précipitamment changer sa position, ce qui est
toujours délicat et fait perdre non seulement du temps, mais le bénéfice de ses réglages de tir antérieurs et des abris qu'elle s'était construits.
11 importe donc essentiellement que notre batterie soit invisible aux aviateurs ennemis. Pour cela, on emploie toutes sortes de stratagèmes : tout d'abord, lorsque c'est possible, on la place en plein bois en ayant soin de ne pas couper les arbres et les buissons dans son voisinage immédiat ; ou bien, comme c'est le cas général, si la batterie doit être placée dans un terrain dénudé, on recouvre les canons et les caissons de branches d'arbres et de feuillages, qui, vus à quelques centaines de mètres de haut, les font ressembler à d'inofïensifs buissons.
On recouvre aussi les roues de toile couleur de terre, pour augmenter l'illusion.
Nous avons même vu beaucoup mieux, et un grand nombre de nos gros canons sont aujourd'hui camouflés avec un art étonnant : nous avons en particulier des 155 longs1, que
1 Je rappelle à ceux de mes lecteurs qui seraient peu ver-
Guirand de Scevola, aujourd'hui « peintre en canons », a couverts du haut en bas, pièce et affût, de longues arabesques verdâtres et jaunâtres, si ingénieusement combinées, qu'à une très petite distance, ils sont pour ainsi dire invisibles et se fondent dans le terrain environnant. Ces 155, tachetés d'ocre et de vert, lorsqu'ils sont perchés sur leurs quatre grosses roues, d'où leur gueule émerge, immobile et béante, ressemblent à d'énormes grenouilles. Mais il ne faut pas avoir le tympan trop sensible pour savourer leur coassement.
Au début, d'ailleurs, ce camouflage des canons a, dans des cas heureusement rares, produit un résultat exactement opposé à celui qu'on recherchait. Les « bobosses », je veux dire les fantassins, du voisinage, attirés, avec leur naturelle insouciance, par ces apparitions imprévues et baroques, faisaient autour des grenouillesques 155 des attroupements prolongés, où chacun y allait de sa réflexion amusante, si bien qu'une ou deux fois, des canons camouflés
ses dans l'artillerie que les nombres par lesquels on désigne les divers canons expriment en millimètres le diamètre intérieur de la bouche à feu. c'est-à-dire celui du projectile.
signalés à l'attention boche par ces attroupements insolites furent abondamment crapouillotés. Aujourd'hui, heureusement, tout est rentré dans Tordre, et on ne s'étonne plus des canons peinturlurés d'arabesques.
Si. malgré tout cela, les artilleurs circulaient et stationnaient autour des canons, quelque invisibles que soient ceux-ci, il est clair qu'ils seraient signalés, par la présence de leurs servants, aux avions qui périodiquement les survolent ; car ce que les avions remarquent surtout, ce sont les objets en mouvement, ou ceux près desquels il y a un mouvement. Lors donc qu'un avion ennemi est signalé à l'horizon, on prend généralement la précaution de cesser immédiatement le leu des canons (sauf lorsqu il s'agit d'une de ces pièces spéciales contre avions et que l'on place dans des situations particulières) : puis les canonniers se précipitent, pour s'y dissimuler, clans les abris qu'ils se sont creusés en terre près de chaque pièce, et qui leur servent aussi de refuge en cas de bombardement trop intense.
Je sais une batterie de 75 dans la Woëvre, qui est depuis cinq mois et demi au même emplace-
ment, tout près des tranchées boches, en plein champ, pièces et caissons recouverts de simples bâches grises, et qui, malgré cela, n'a jamais été découverte par les reconnaissances journalières des avions boches. Ce résultat a été obtenu grâce à la précaution suivante : dès que l'observateur de la batterie, situé en avant, signale un avion ennemi en vue, on hisse immédiatement le « sémaphore ». C'est un signal formé par deux cercles de tonneaux assemblés orthogonalement, je veux dire à angle droit, et qu'on élève par le moyen d'une corde et d'une poulie au sommet d'une perche. A ce signal, c'est un plaisir de voir avec quelle prestesse les canonniers, abandonnant leur occupation, quelle qu'elle soit, — car le capitaine ne badine pas sur ce chapitre, — se précipitent comme des lapins au fond de leurs terriers. Seuls restent à la surface du sol les observateurs d'avion, qui surveillent les mouvements de l'oiseau doutre-Rhin et règlent sur lui, par le moyen d'un minuscule téléphone, le tir de la pièce spéciale placée à quelque distance dans le bois.
Cet observateur est vêtu d'une immense blouse a couleur du temps » et d'une cagoule
pointue rabattue sur son visage et que trouent deux toutes petites lucarnes pour les regards. A dix pas, cela ressemble beaucoup plus à un tronc d'arbre ou à une motte de gazon qu'à un brillant officier d'artillerie.
Mais si lourdauds que soient les Boches, et bien qu'ils ne voient pas communément nos batteries ainsi dissimulées et maquillées, ils soupçonnent bien que nous en avons quelquesunes, d'autant qu'à cet égard nos obus se chargent de leur ouvrir souvent la mémoire et même la tête. Pour donner une satisfaction à leur curiosité et leur fournir aussi quelque bel objectif, destiné à assurer l'écoulement à leurs munitions et quelques croix de fer à leurs hauptmanns d'artillerie, nous avons donc dissimulé... à demi, de place en place, de fausses batteries. Ce sont généralement des 75 ; à dix mètres on se méprendrait sur leurs canons de bois peints en gris bleu, d'autant qu'on s'arrange pour dissimuler... toujours à demi, dans le voisinage quelques faux artilleurs qui doivent assurément être végétariens car leur ventre est bourré de paille. De la sorte, quand nos vraies pièces deviennent trop agaçantes pour les nerfs,
pourtant bien lymphatiques, de messieurs les Allemands, ce sont les fausses batteries qui « écopent ». Je m'excuse d'employer aussi souvent ici des expressions un peu populaires; mais le langage du soldat est une des joies de ceux qui font présentement la guerre et, une des seules qu'on puisse faire partager aux aimables lecteurs qui, dans un confortable fauteuil sous la lampe familiale, et pour faire venir le sommeil, lisent ces lignes en buvant une lénitive tisane.
Donc nous avons des fausses batteries qui dans le combat d'artillerie ont le même rôle que dans l'amour le délicieux « chandelier » de Musset. Elles attirent et distraient par cela même l'attention de ceux qu'il faut occuper. Hélas! que j'en ai vu démolir de ces canons pour rire, innocentes victimes de la furor leutonicus, palladiums bénis des vrais canons d'acier. Mais après un bref passage à l'atelier, leurs pauvres gueules de bois, si vite démolies et si vite remises d'aplomb, étaient prêtes à resservir en d'autres lieux pour de nouveaux exploits.
Reste le chapitre des chevaux, et de tous ces accessoires de batteries : avant-trains, caissons de ravitaillement, voilures d'approvisionnements, forge, etc., qui constituent ce qu'on appelle « l'échelon ». Généralement et dans la guerre de stationnement que nous faisons depuis huit mois, les pièces ne se déplacent que rarement; il n'y a donc pas d'intérêt à ce que les « échelons » restent dans leur voisinage immédiat, d'autant que ceux-ci, étant trop près de l'ennemi, non seulement courraient inutilement plus de danger, mais risqueraient de faire repérer les pièces elles-mêmes. Les chevaux, avant-trains et caissons sont donc placés à quelque distance en arrière des batteries. Le plus simple serait de les installer dans les villages et hameaux, où les maisons, granges et locaux abandonnés ne manquent pas.
On n'adopte cependant que rarement cette solution ; tous les villages et lieux habités sont en effet indiqués sur les cartes dont l'ennemi est abondamment pourvu, et il ne manque pas de les bombarder copieusement de temps en temps lorsqu'ils sont à portée de ses pièces. Comme les « échelons ». s'ils étaient reculés hors de
cette portée, qui est d'une douzaine de kilomètres en moyenne, seraient beaucoup trop éloignés des batteries pour pouvoir assurer leur service, on a trouvé une solution qui leur donne le maximum de sécurité : on fabrique à proximité des bourgs, mais pas trop près de ceux-ci, des villages artificiels, faits de huttes champêtres au-dessus du sol et de trous ingénieux au-dessous, et c'est là qu'hommes et chevaux s'installent.
Rien de plus amusant et de plus pittoresque que ces « villages nègres » semés artistement tout le long de la ligne de bataille. Les vieux arbres de nos bois, dont la chair saignante a servi à les édifier, contribuent là à leur manière à la défense du sol nourricier. En Lorraine surtout et dans les Vosges où le sapin est abondant, les huttes de ces villes improvisées sont agréables à l'œil et propices au bon sommeil : les branches des sapins, aux sombres aiguillettes, soigneusement entrelacées le long des troncs qui forment la charpente robuste de l'édifice, y font des murs et des toits toujours verts où la lumière miroite et qui protègent très suffisamment des intempéries hommes, chevaux et ma-
tériel. Il y a comme cela, dans les landes mélancoliques de la Woëvre, des villages de verdure si primitifs et si étranges qu'on se croirait, en les voyant, transporté dans je ne sais quelle région mystérieuse de l'Afrique.
On me dira que les Allemands peuvent bombarder et détruire, pour le grand dam des occupants, aussi bien et mieux encore ces frêles abris, que les rudes bâtisses en pierre des villages.
C'est vrai, mais si les Allemands savent où sont ceux-ci et ignorent, où se trouvent ceuxlà, il ne leur reste que la ressource de taper au hasard systématiquement sur toute la contrée, de faire comme on dit des « tirs sur zone ». Mais comme les projectiles les plus efficaces n'ont d'effet utile que sur un petit nombre de mètres carrés, c'est un sport qui revient très cher en munitions, si cher même qu'on ne s'y livre que rarement, car le nombre des projectiles nécessaires pour arriver à tuer ainsi un seul homme devient énorme. Et maintenant que les matières premières se font rares, nos bons Teutons n'aiment pas à jeter leur poudre aux moineaux.
C'est pour le même motif que les ravitaillements en munitions et les déplacements des batteries se font généralement, à proximité de la ligne du feu, par des chemins de fortune plutôt que par les routes indiquées sur la carte.
En somme, l'expérience de cette guerre a prouvé qu'il vaut mieux être non repéré et sans protection qu'abrité et repéré. C'est pourquoi, pour habiller le soldat, on préfère aujourd'hui aux cuirasses les plus étincelantes, un mince morceau de drap de couleur neutre : les cuirasses sont meilleures protectrices, mais plus visibles. Mais comme dans la lutte de la balle et de l'armure, de l'obus et de l'abri, du canon et de la cuirasse, c'est toujours ceux-ci qui sont finalement battus par ceux-là, étant donné la puissance et la précision des projectiles modernes, entre deux maux il a bien fallu choisir le moindre. Etre exposé sans protection au feu d'un ennemi qui ne vous a pas repéré e^t aujourd'hui cent fois moins dangereux que de subir sous les meilleurs abris un feu qui sait où il va. Cela est une conséquence non seulement de ce que nous avons déjà exposé, mais aussi de l'énorme étendue des fronts de combat
dans cette guerre, étendue telle que la probabilité pour qu'un tir sur zone soit eflicace est toujours très faible.
S'il m'est permis de considérer un instant un sujet connexe et dans lequel mon incompétence a, d'ailleurs, pour seules lumières celles que le simple bon sens, dénué d'apriorisme doctrinal, projette sur les choses, il semble que la guerre navale soit, elle aussi, devenue, et pour les mêmes raisons, une partie de cache-cache : là, comme sur terre, celui des deux adversaires qui, même moins bien armé et protégé, a sur l'autre l'avantage de connaître ses objectifs, l'emporte forcément. De là provient sans doute l'importance naguère inconcevable qu'ont prise les sous-marins; de là provient que par eux, l'Allemagne empêche les puissants mastodontes qui lui sont opposés d'être véritablement et dans le sens complet du mol « maîtres de la mer ».
Ces considérations s'appliquent encore avec beaucoup plus de force aux places fortes et à la guerre de siège. Si quatre grandes places de guerre, Liège, Namur, Maubeuge, Anvers et un assez grand nombre de forts d'arrêt de moindre
importance ont succombé en peu de jours sous les coups de l'artillerie allemande, proclamant la faillite complète de la fortification permanente, la rai>on est simple : leurs pièces de canon étaient immobilisées dans des ouvrages fixes, auxquels elles étaient presque rivées, d'avance soigneusement repérés, indiqués sur toutes les cartes ; l'assiégeant savait sur quoi il devait tirer; l'assiégé non, étant donné surtout la facilité de déplacement et de défilement, et le tir rapide des pièces lourdes de campagne allemandes.
Dans ces conditions, le résultat n'était pas douteux : dans la lutte de deux batteries dont l'une est repérée et l'autre non, c'est la première qui doit, en moyenne, fatalement être réduite au silence, même si elle est beaucoup plus puissante que l'autre, même si elle est protégée par d'épais cuirassements, et l'autre non.
On a si bien compris maintenant ces enseignements de la guerre actuelle, que la plupart des ouvrages de nos grandes places fortes sont aujourd'hui démunis de leurs canons qui ont été transportés tout autour en rase campagne. Et ce n'est pas un des moindres paradoxes de
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cette guerre, de voir aujourd'hui, dans telle de nos formidables citadelles de l'Est, les forts les plus solidement bétonnés, vides de leurs grosses pièces qui. à quelques kilomètres de là, accroupies en plein champ, sous la protection si frêle et pourtant plus efficace de quelques minces branchages, attendent, en bâillant silencieusement de toute leur gueule d'acier, la venue problématique de l'ennemi.
En résumé, que Ton considère la guerre en rase campagne, la guerre navale, les places fortes, on voit que j'étais sans doute fondé à dire que la guerre actuelle est surtout une partie de cache-cache, ou pour employer une expression un peu plus adaptée à la balistique, un problème de repérage. Je dirai quelque jour les divers moyens qui sont employés d'un côté et de l'autre de la barricade pour attaquer, suivant les cas, ce problème. Le moment n'est pas encore venu d'en parler, et mes lecteurs voudront pardonner, j'espère, à l'humble canonnier que je suis, d'avoir osé toucher en passant à ces questions de haute envergure. Mais, dans l'art de la guerre, comme dans la science, il est bon de s'élever de temps en temps des petites
contingences particulières à quelques vues générales. Cela aide à classer les idées et fournit un cadre solide où les impre>sions de chaque jour épinglent plus facilement leurs fleurs aux mille couleurs.
Le repérage des batteries ! Il m'a valu quelques aventures singulières qui, dans ce temps où l'imprévu est banal, trouvent moyen d'être tout à fait romanesques, à propos d'une certaine invention que j'ai réalisée et qui est aujourd'hui appliquée dans les armées alliées... et ailleurs.
Le moment n'est pas encore venu de faire ce récit. Il tiendra à la fois d'un conte de Voltaire et d'un roman de Jules Verne, avec, hélas! le talent en moins. Mais il aura l'avantage d'avoir été vécu. S'il est un peu tard alors pour en dégager des redressements utiles, il fournira du moins matière à quelques-unes de ces réflexions philosophiques dont les ironistes apprécient la saseur...