CHAPITRE V
Le colonel N..., sous les ordres de qui j'ai eu l'honneur de servir comme agent de liaison pendant un temps trop court à mon gré, m'a donné tout à l'heure l'ordre de faire seller les chevaux. Nous devons aller faire une reconnaissance et la journée sera bien remplie.
Ce colonel1 est le type le plus accompli du « chef » que j'aie rencontré dans cette guerre, du « chef » tout court, mais surtout du « chef français » en qui les qualités militaires et viriles se teintent harmonieusement d'huina-
1 Je n'ai rien voulu changer à ce portrait de celui qui devait peu après être le général Nivelle, commandant l'armée de Verdun, puis Généralissime. Ces lignes ont été écrites alors qu'on ne prévoyait pas la carrière magnifique qui allait être ouverte à son talent et par son talent. C'est une de mes fiertés d'avoir senti obscurément dès lors tout ce que mon chef recelait de grand et d'utile dans son cerveau efc dans son cœur. '
nisme. Grand, solide, cavalier intrépide, silencieux, avec une belle tête noble et grave, d'un sang-froid et d'un calme étonnant, sous la mitraille, il s'est couvert de gloire à la bataille de la Marne. Il est adoré de tout le régiment, ne laissant à personne le soin de faire les reconnaissances, d'aller juger des effets du tir dans les tranchées de première ligne, toujours en route dans les batteries, ce qui rend pour moi particulièrement intéressantes et animées mes fonctions auprès de lui. Ses hommes savent tous qu'il n'est pas un d'eux qui, autant que lui, s'expose (il ne le permettrait pas) ; les officiers le vénèrent, car plus qu'eux tous, il « connaît son artillerie » et le prouve. Il a sur toutes choses des idées aussi justes qu'originales. Par exemple, il professe, contrairement à l'opinion courante sur le front, que jamais autant qu'en temps de guerre les marques extérieures de respect ne, sont indispensables des hommes au chef, car c'est l'heure où, bien plus que dans le paisible formalisme de la vie de garnison, le chef a besoin de tout son prestige sur ceux qu'il commande. Aussi, il exige rigoureusement et partout le salut et c'est plaisir de voir avec quel
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entrain chacun, sachant qu'il y tient, fait claquer, quand il passe, les talons prestement réunis, pour se mettre au garde-à-vous et renvoyer, d'un geste vif, la main de la visière au passepoil du pantalon. Il y a du vrai dans cette théorie, et il n'est pas douteux que les marques extérieures du respect entretiennent le respect lui-même, surtout lorsqu'il est mérité. C'est un peu comme dans la religion dont je ne sais plus qui disait très justement : « Pratiquez d'abord, la foi viendra toute seule. »
Nous voici partis au grand trot de la ferme qui, présentement, est notre « palace », le colonel, le trompette qui tiendra nos chevaux tout à l'heure, et moi. Nous allons d'abord au 2e groupe, qui est installé en arrière d'un plateau dont le bord, couronné d'un petit bois de sapins, tombe à pic sur l'Aisne. Nous laissons nos chevaux au bas de la côte et traversons les batteries; il y a là des 75 au milieu, sur la droite une batterie de 90. sur la gauche des 95 Ces deux dernières batteries ont été récemment constituées avec des pièces prises dans les arsenaux.
Le 90 était notre pièce de campagne avant le
75; il n'a pas, comme celui-ci, un délicat appareil de pointage optique ; il n'a pas non plus de frein, et c'est la pièce tout entière qui recule sur les roues à chaque coup. 11 faut chaque fois la remettre en place, repointer sur un arbre ou un objet quelconque placé à petite distance et qui sert de « point de repérage. » Les pointeurs en effet dans ce cas particulier, et en général dans cette guerre, ne voient pas le point sur lequel ils tirent, sinon la pièce serait visible par réciprocité.
C'est d'un observatoire placé très en avant de la batterie (nous irons y faire un tour dans un instant) qu'on règle par téléphone le tir de celle-ci et qu'on donne à chaque pièce la hausse et l'orientation convenables. Une fois ce réglage achevé, le pointeur s'assure que la direction du canon fait un certain angle avec celle d'un objet déterminé, placé dans le voisinage, et qu'on appelle « point de repérage ». 11 n'a plus, lorsque la pièce a été déplacée par le recul, qu'à rétablir cet angle, pour être assuré qu'elle est de nouveau en bonne position. Les autres servants remettent ainsi, sur les indications du pointeur, la pièce en place au moyen de
lexicrs de bois qu'ils placent dans les roues du canon. Ce qui prouve qu'en artillerie, sinon ailleurs, il est quelquefois bon de mettre des bâtons dans les roues...
De plus, dans le 75 on introduit du même coup, sous forme d'une cartouche, l'obus et la charge de poudre destinée à le propulser, et qui se trouve dans une douille fixée à la base de l'obus. En un mot, dans le 75, le projectile et la charge sont réunis dans une cartouche comme dans le fusil. Au contraire, dans le 90, on introduit séparément et successivement l'obus, puis la charge de poudre qui est dans une gargousse. Pour ces divers motifs, et quelques autres encore qu'il serait trop long d'expliquer ici, la rapidité de tir du 90 est bien moindre que celle du 75 et il ne peut guère tirer qu'un coup par minute, environ vingt fois moins que le 75. Mais ce fait, qui dans une bataille ardente et brève comme celle de la Marne, pouvait avoir de l'importance, en a moins dans la forme qu'a prise ensuite la guerre : car il est rare, — sauf en cas d'attaques, — qu'actuellement les 75 eux-mêmes aient à tirer plus d'un coup par minute. Depuis des mois en eflct que dure cette
guerre stagnante, il n'est pas de stock et de fabrication de munitions qui résisterait à un taux même égal à celui-là. Il y a en effet 1 440 minutes par jour; multiplions par des milliers de pièces de canon, et nous aurons le chiffre formidable d'obus que représenterait cette consommation journalière d'un obus par pièce et par minute. En fait dans les récentes offensives, à Verdun, sur la Somme, on a jeté sur l'ennemi des centaines de mille obus par jour. Mais ces consommations colossales étaient étroitement localisées.
Étant donné donc que, par la force des choses, et dans tous les autres cas, on emploie actuellement peu le tir rapide, d'autant moins indispensable que les objectifs restent immobiles ou ne se déplacent guère, notre bon vieux canon de 90 s'est trouvé rendre en un sens presque autant de services que le 75. C'est pourquoi on s'est empressé de constituer partout des batteries avec cette pièce qu'on croyait reléguée à jamais dans ces « Invalides » des canons, les arsenaux. Le 90 est même, à un point de vue, supérieur au 75 : il envoie des projectiles plus gros, contenant une plus grande
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quantité d'explosifs, et dont les ravages sont par conséquent, toutes choses égales d'ailleurs, plus con^dcrables. Les projectiles actuels du 90 sont en elTet, à la dimension près, identiques à ceux du 75.
Tout ce que nous venons de dire du 90 s'applique également au canon de 95 qui est une pièce analogue, au 120 et à son grand frère le
Ces batteries de calibres différents, alignées au bord du plateau, sont d'un curieux effet sous les branchages qui couronnent chaque canon et chaque caisson, comme pour préserver d'une voilette verte leur incognito. Derrière chaque pièce les hommes ont creusé des abris, ma foi fort confortables, où ils se blottissent en cas de pluie, de vraie pluie ou de pluie de marmites. Celles-ci tombent de temps en temps, car, depuis des mois que ces batteries sont là, les Boches n'ont pas manqué de les arroser quelquefois et inconsciemment par leurs tirs systématiques sur zones. Le plateau est donc tout criblé de trous d'obus, larges et coniques et qui
le font ressembler à une gigantesque passoire. Les hommes ont d'ailleurs une amusante façon de marquer leur mépris des obus teutons : ils se servent de ces trous, comment dirais-je ?... comme de feuillées.
Derrière chaque pièce, les « canards », pardon... les canonniers ont fait une sorte de petit jardin où poussent quelques fleurs printanières et dont les plates-bandes sont bordées, en guise de cailloux, par des éclats d'obus et de fusées. Comme naturellement chaque pièce veut avoir un jardin plus joli que les autres, il en est résulté toutes sortes de trouvailles ingénieuses et pittoresques. Il faut bien passer le temps un brin.
Entre la deuxième et la troisième pièce de la batterie de 75, exactement entre les roues, les hommes ont fait un petit cimetière, modestes tertres de terre grasse, fleurs jolies, débris de mitraille, où sont couchés les camarades tombés depuis que la batterie est là. Une seule croix de bois pour tous, avec les noms gravés au crayon à encre, et de la place blanche pour ceux qui tomberont encore.
Je ne sais rien de plus touchant que ce petit
cimetière serré entre les deux canons qui, immobiles depuis des semaines le gardent. Parfois, comme deux dogues gris, ils grondent soudain et font sentir leurs morsures lointaines à ces hommes au rauque langage qui sont encore làbas de l'autre côté de l'Aisne, et qui voudraient voler aux morts la terre aimée de leur repos. Je m'imagine que les braves petits canonniers qui dorment là doivent frémir à chaque coup du bon monstre d'acier ; ils ne sont point morts tout à fait, puisque la vibration du canon qu'ils aimaient et servaient si bien, fait trembler à chaque coup leur pauvre corps.
Mais je n'ai point le temps de rêver aux méditatives leçons qui émanent de ce coin de terre si émouvant. Son inspection rapidement faite, le colonel m'emmène maintenant à l'observatoire du groupe. Cet observatoire est à quelques centaines de mètres en avant sur le bord d'un plateau qui surplombe la vallée de l'Aisne. Pour y accéder il nous faut traverser un petit bois, mais nous ne prenons point pour cela les chemins et les layons largement tracés dans la futaie ; si les avions qui survolent parfois ce coin voyaient en effet des hommes circulant dans
ces chemins, l'observatoire risquerait d'être repéré; il faut que rien ne puisse enlever à l'ennemi l'illusion que ce petit bois est désert et inutilisé. Aussi est-ce par des sentiers zigzagants improvisés sous les branches qui nous fouettent, en plein fourré, que nous accédons à l'observatoire.
C'est étonnant comme le nombre des observatoires s'est multiplié depuis quelque temps sur le territoire, et surtout tout le long de cette mince ligne qu'on appelle le front, sur laquelle déferlent nos énergies et qui profile l'armure de la France 1 Ce n'est point dû à un renouveau soudain des études astronomiques : ce ne sont point les étoiles qui en sont cause, mais des êtres qui n'ont, hélas ! pas grand'chose de céleste ni d'éthéré : messires les Boches ; car il y a observatoire et observatoire, comme il y a fagot et fagot, comme il y a vérité et affirmation germanique.
Donc il n'est point aujourd'hui de groupe d'artillerie, et généralement même de batterie, qui n'ait son observatoire d'où Ton règle, observe et dirige les coups La consigne y est la même que dans les temples à coupoles où naguère nous disions la messe aux étoiles : « Faire des
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observations ou en recevoir. » D'autre part, les télescopes sont-ils autre chose que dos canons idéalisés? Aussi la transition a-l-elle été toute naturelle et le voyage très rapide qui nous fit descendre soudain de Sinus sur ce coin de bonne terre franque, face aux Teutons. C'est que Sirius était vraiment un balcon si commode pour la contemplation du kaléidoscope terrestre que nous ne pouvions pas, sous peine de dégringoler avec lui, laisser de lourdes mains barbares saper par le bas la douce maison où s'accrochait ce balcon délicieux. Voilà pourquoi de si bon cœur nous sommes là.
Le poste d'observation lui même est ici une minuscule clairière, qu'un rideau de broussaille, à travers lequel on voit tout l'horizon, masque à la vue de l'ennemi. Des lunettes et des télémètres juchés sur leurs trépieds de bois y allongent leurs cols métalliques. Les télémètres, rappelons le, sont d'ingénieux appareils d'optique qui permellenld'apprécier approximativement la distance d'un point donné de l'horizon. C'est avec eux qu'on sait dès l'abord quelle est à peu près la distance de l'objectif, c'est-à-dire la hausse qu'il faut donner au canon. Cela fait,
il ne reste plus qu'à régler exactement sur le point visé, ce qui, lorsque celui-ci est visible, est réalisé facilement au moyen de la lunette, puisqu'on voit si les obus tombent trop près, trop loin, trop à droite ou trop à gauche. Les rectifications, ainsi transmises par téléphone, sont immédiatement faites à la batterie.
La cabine du téléphoniste est un simple trou creusé en plein sol, où l'on accède par des marches taillées dans la terre, recouvert de plusieurs couches de rotins entrelardés de glaise ; on y défie les éclats de tous les obus et la chute directe des marmites elles-mêmes, des petites, sinon des grosses.
Assis à la turque, par t rre, le téléphoniste a l'air de s'y trouver très confortablement. A côté est creusé un autre trou pareillement abrité et qu'un écriteau de bois blanc soigneusement calligraphié de belle ronde dénomme un peu pompeusement « Villa Jolie. » C'est l'abri des officiers observateurs, où, nuit et jour, il y a toujours quelqu'un. Certes, sur le plancher de ce lieu de délices, plancher sans planches, il y a beaucoup plus de vers de terre que de tapis d'Orient ; certes, il suinte bien un peu d'eau le
long de L'humus du plafond, et l'éclairage n\ est point trop moderne : une simple bougie, fichée au sommet d'une bouleille ventrue que la stéarine fondue a veinée de minces lignes blanches et ondulées. Mais enfin, il y a une bonne couche de paille, où l'on peut, selon les heures, dormir en rêvant ou sans rêver, et rêver sans dormir; une table, des caisses, sur lesquelles on peut s'asseoir; des cartes, des livres... et même des livres d'artillerie ; j'ai aussi déniché dans un coin un jeu de poker, dont l'usure prouve qu'on l'a quelquefois désembusqué. Mais chut... En somme, c'est un lieu fort délectable.
Un instant dans cet observatoire de guerre dont les lunettes sont des canons et ont leur objectif à quelques kilomètres d'elles, je pense au vieil Observatoire de Paris, où j'ai passé tant de bonnes heures à travailler, à mes appareils, à mes travaux, aux secrets que j'aurais encore aimé arracher aux étoiles. Mais « science sans conscience n'est que ruine de l'àme ». L'univers avec ses merveilles, ses astres d'or, son immensité dans le temps et l'espace, ses transformations étonnantes, tout cela n'existe réelle-
ment que parce que cela est pensé par nous. « Tout ce qui n'est pas la pensée est le pur néant », a dit le grand Lorrain Henri l'oincaré. Mais c'est tout justement pour la pensée et ses droits qu ■ nous nous battons, pour la liberté de mieux étudier, mieux connaître, mieux utiliser la nature. Nous voulons briser le fardeau de fer qui pesait sur les épaules de l'humanité en marche, et qui soudain s'est fait encore plus lourd, et nous hâterons ainsi l'avènement du jour rêvé par Henri Poincaré, où tous les hommes, ou du moins beaucoup d'hommes, pourront se livrer aux travaux de l'esprit. Qui veut la fin veut les moyens. Commençons par eux.
Mais voilà que la musique commence, comme pour saluer l'arrivée du colonel, la musique des marmites d'outre-Khin. qui sont pour l'instant des marmites d'outre-Aisne; et les obus, annoncés par le long hurlement de bise que fait leur passage dans l'air, se mettent à passer très près au-dessus de nos têtes. Qu'est-ce donc qu'ils
cherchent derrière nous? A chacun de ces pas- Bages, qui se succèdent (railleurs fort vite pendant un moment, les officiers et les hommes, groupés autour du colonel, baissent instinctivement et d'un seul mouvement la tôle. On dirait, à l'église, l'inclinaison unanime et pensive des fidèles, au moment de l'Élévation. Seule, la tête du colonel reste droite et impassible, plus droite peut-être qu'avant. Il blague cette petite révérence collective, et si involontairement machinale que bien peu y échappent : « Qu'est-ce que peuvent bien faire dix centimètres de plus ou de moins? » Mais les branches qui, derrière nous, tombent avec un gémissant fracas, sous l'amputation brutale de l'acier, nous donnent un son de cloche moins rassurant. Si le tir ennemi se raccourcit un peu, nous n'y échapperons pas. Mais il s'allonge, il cherche évidemment les batteries que nous venons de quitter et le tumulte monstrueux des éclatements s'éloigne maintenant derrière nous.
Tout justement, la batterie qui nous arrose et qui, depuis quelques jours, était très gênante pour notre secteur, a été repérée la nuit passée par ses lueurs. L'officier observateur a vu, en
effet, nettement, en un point des taillis qui surplombent l'Aisne de l'autre côté, la flamme jaillie des pièces en action et il a pu, croit-il, situer à peu près la position; l'avenir dira s'il a vu juste. En tout état de cause, le colonel fait immédiatement ouvrir et régler le feu des batteries du plateau sur la position supposée. C'est une chance, en effet, et assez rare actuellement, de pouvoir attaquer une batterie dans le moment même qu'elle tire : car sa vulnérabilité est alors beaucoup pins grande, à cause des caissons ouverts, à cause surtout du personnel qui, forcément, l'occupe quand elle est en action, et parce que la continuation ou la cessation de son feu permet déjuger immédiatement de l'efficacité obtenue.
Je profite des préparatifs du tir pour admirer un peu le paysage pendant que dans la brise légère, sous la voûte sonore que tisse au-dessus de nos têtes la musique boche, les « millièmes », les « angles de site », les « dérives » *, toutes
1 Le millième est l'unité d'angle employée dans l'artillerie française, ou du moins dans l'artillerie de campagne, car on emploie encore une autre unité, le « grade » dans l'artillerie de forteresse. Le « millième » est l'angle sous lequel on voit un objet placé à une distance égale à 1 000 fois sa
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ces choses qui définissent les données du tir, s'en voient sur 1 aile rapide du téléphone, de la bouche même des officiers, jusqu'à nos batteries, qui, là-bas, attendent et s'apprêtent.
11 est charmant, ce paysage, et tout à fait dans le goût de Watteau... au premier coup d'œil du moins. Devant nous, à nos pieds, entre les coteaux boisés qui lui font deux marges vert sombre, l'Aisne déroule son écharpe
longueur par exemple, un mètre à 1 kilomètre, 2 mètres à 2 kilomètres, etc. De là son nom. C'est une unité très commode et qui a l'avantage d*être décimale (comme d'ailleurs aussi le grade, centième partie du quadrant), à rencontre de l'incommode et suranné degré que les astronomes et géomètres continuent à employer, sans aucune vergogne de s'être laissé devancer dans cette voie par les artilleurs.
L'angle de site est l'angle par lequel on définit la hauteur angulaire d'un objectif au-dessus de l'axe horizontal du canon. Par exemple, le sommet d'une colline dont l'altitude dépasse de 20u mètres celle de la pièce et qui en est situé à 4 kilomètres a un angle de site égal à 50 millièmes.
La dérive est l'angle mesuré dans le sens horizontal que fait la direction de 1 objectif avec l'axe de la pièce. Dans le cas du 75. on donne à la pièce un angle de site et une dérive appropriés à an objectif donné, au moyen de manivelles et de tambours gradués qui inclinent plus ou moins la pièce sur l'horizon et par rapport à l'axe de ses roues, qui reste immobile.
En somme, si des canons nous passons aux lunettes, ces canons cosmiques, et des objectifs d'artillerie aux astres, l' « angle de site » est l'équivalent exact de ce que les astronomes appellent la a hauteur » et la dérive est l'équivalent exact de ce qu'ils appellent ï « azimuth ».
luisante dans les prairies grasses. De l'autre côté, des villages dévalent vers elle, et loin, très loin, au fond de la vallée, on voit Soissons toule dorée du soleil qui danse sur tout cela, Soissons avec ses toits enchevêtrés, et les tours carrées ou pointues de ses églises.
Je ne sais quelle immobilité, quel calme bucolique imprègne tout cela d'une douceur d'églogue. 11 y a bien assurément le hululement et le tonnerre des obus qui passent, et cette musique ne rappelle que de très loin les pipeaux et les violes d'amour. Mais elle est si continue, si ininterrompue, que sa violence même finit par passer inaperçue et qu'on s'y habitue comme le meunier au bruit de son moulin.
Pourtant, en y regardant de plus près, d'autres détails ne tardent pas à solliciter l'attention, et qui déchirent étrangement l'harmonie virgilienne du tableau : il y a d'abord ces longues lignes parallèles et jaunes, réunies par des traverses jaunes aussi et qui rampent là-bas tout le long de la rivière; ce sont nos tranchées et les tranchées boches avec leurs boyaux de communication et que quelques décamètres seulement séparent par endroits. Du point élevé où
nous sommes, on aperçoit nettement dans les nôtres des fantassins à l'habit bleu et qui lentement, la tète et le haut du buste seuls visibles pour nous, s'y déplacent. Nous voyons moins ce qui se passe dans la tranchée allemande à cause des parapets de terre qui la bordent et la masquent de notre côté ; pourtant, le long d'une haie, nous voyons distinctement et un à un, par moment, des groupes d'Allemands, à l'uniforme verdàtre, lentement se glisser : relève ou ravitaillement.
Sur cela éclate, de temps en temps, une détonation sèche et brève comme le bruit d'un insecte qu'on écrase ; ce sont les coups de fusil intermittents que, d'une tranchée à l'autre, on tire pour se prouver qu'on est toujours là, ou lorsqu'on a cru voir derrière les parapets bouger quelque chose de suspect. Sur ces parapets on voit, en regardant mieux, des petits piquets de bois qui sous-tendent la résille barbelée, terrible et légère, des fils de fer.
Mais que fait donc entre les tranchées, dans
cette petite prairie si fraîche, ce troupeau de grands bœufs blancs? Qu'est devenu leur pasteur? Ils sont là depuis des semaines, enfermés par le hasard des combats dans une étroite zone neutre, où le ruisseau et l'herbe tendre nourrissent leur inconsciente insouciance. Mais la neutralité est une chose bien dangereuse même pour les bœufs. Si cinq ou six d'entre eux broutent, ruminent tranquillement, debout ou agenouillés, le plus grand nombre est couché sans mouvement ; ils ne dorment point, ils sont morts, comme en témoignent leurs membres raidis en l'air et leurs ventres trop gonflés. Parfois, la nuit, en effet, quand une des innocentes bêtes s'approche trop près des tranchées allemandes ou des nôtres, les veilleurs, croyant à quelque attaque isolée, lui ont lâché des coups de fusil. Aussi chaque jour le troupeau décroît et s'immobilise un peu plus en larges taches blanches posées sur la prairie, et, dans quelques jours, quand mon service me rappellera à ce poste d'observation, je ne verrai plus aucun d'eux brouter et ruminer en remuant lentement son mufle rose où la bave fait des pendeloques d'argent. Ils seront tous
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immobiles à jamais, n'ayant rien compris à cette mort invisible et absurde qui les a couchés Là, pacifiques victimes dans le pré pacifique.
D'autres taches immobiles parsèment d'ailleurs un petit îlot vert que l'Aisne, un peu plus bas, entoure de ses bras fluides : ce sont de pauvres cadavres de soldats, soldats français, soldats allemands, victimes des dernières attaques et restés là depuis des jours parce qu'il est trop dangereux d'aller les chercher, même la nuit, pour les enterrer, placés qu'ils sont juste au milieu de la double et étroite mâchoire des fils de fer barbelés.
Dans les poses dolentes et variées où la mort les a figés de son geste définitif, beaucoup d'entre eux ont ceci de commun que leurs uniformes débraillés et ouverts laissent voir un peu de leur linge, de leur pauvre chemise dont le blanc, lavé par la pluie, éclate dans le pré et fait mal à l'œil. Est-ce parce que des Boches maraudeurs sont venus nuitamment les fouiller? Est-ce parce que, mortellement atteints, ils ont voulu, d'un geste inachevé et pour mieux respirer, dégrafer la dure capote où étouffait leur angoisse dernière? Est-ce parce que leurs pauvres
corps, gonflés par la décomposition, ont fait craquer les minces coutures de leur vêtement devenu leur linceul? Je ne sais et je m'excuse même auprès de mes lecteurs de ces détails si douloureusement macabres ; mais ne faut-il pas que ceux-là mêmes qui n'ont pas vu, sachent, et sentent d'autant plus bouillonner leur haine contre les fous criminels qui ont déchaîné tant d'horreurs.
Mais voilà que nous ouvrons le feu ; pardessus nos têtes c'est maintenant un nouveau torrent de bruits qui circule, parallèle à la musique de la batterie allemande mais en sens contraire; le 75, le 90, le 95, le 155, chacun donnant sa note caractéristique, et qu'une oreille un peu exercée identifie facilement, crachent chacun le tumulte et la mort.
Maintenant, et tandis que le bruit proche des éclatements allemands était pour nous beaucoup plus fort que leurs détonations de départ, c'est le contraire qui a lieu, et les départs de nos canons, juste derrière nous, sont véritablement assourdissants, tandis qu'on entend à peine les éclatements là-bas, à 4000 mètres environ devant nous. On les voit beaucoup
mieux: qu'on ne les entend et une bonne douzaine de secondes avant (il faut du temps au son pour nous revenir de si loin avec sa petite vitesse de un tiers de kilomètre à la seconde). On les voit même très bien à la jumelle, les éclatements de nos bons obus explosifs; ils font en touchant terre une grande gerbe noire qui permet de régler bien vite le tir sur le point visé : le derrière dune haie touflue qui court là-bas au sommet du coteau.
Une fois le tir bien réglé sur ce point, on y concentre deux ou trois douzaines d'obus en quelques minutes, et soudain, comme par miracle les canons allemands se sont tus : on n'entend plus dans l'air que nos bruits à nous, nos coups de départ, le long gémissement peu à peu atténué de l'obus qui s'éloigne en vrillant l'air, l'éclatement faible et tardif; plus rien d'ennemi ne se mêle à cette symphonie de chez nous. La batterie allemande est réduite au silence. Elle a dû même être mise hors d'état de nuire, car plus jamais à dater de ce jour, on ne reçut aucun obus du coin d'où, soigneusement défilée, elle nous avait si longtemps ennuyés et gênés.
En rentrant nous trouvons la batterie de 90 en émoi ; c'est elle qui a été si copieusement arrosée par l'ennemi. Des quantités de trous d'obus de i à 3 mètres de diamètre, tout noirs de terre calcinée l'environnent de très près, l'encadrent, comme on dit. Par miracle, il n'y a pas un blessé, mais seulement beaucoup d'hommes éclaboussés et qui rient en nous voyant, encore tout noirs de fumée. Quels mauvais projectiles que ces projectiles allemands! La théorie qui dit qu'en moyenne il faut pour tuer un homme une masse de fer égale à son poids est ici en défaut, car ils nous ont envoyé cet après-midi plusieurs tonnes de fer sans résultat. Il ne vaut pas la peine, en effet, de mettre en ligne de compte une coupure anodine à la main causée par un éclat d'obus au trompette qui, sans penser à mal, tenait nos chevaux en arrière de la batterie visée.
Mais comment diable les Boches ont-ils repéré la batterie qui leur servait d'objectif et ont-ils pu allonger et régler sur elle leur tir assez exactement pour l'encadrer comme ils l'ont fait? On signale au colonel que, sur un plateau dominant à la fois celui où est la batterie
et la position ennemie, un paysan depuis longtemps suspect a été vu pendant le tir allemand, allumant des feuxdans un champ, et se promenant avec des gaules énormes.
Nous y allons de suite d'un temps de galop et nous voyons un homme qui, l'air assez embarrassé, paraît ramasser des chaumes dans ce champ. On l'a arrêté le soir, on a découvert que c'était un valet de ferme autrichien laissé là on ne sait comment, et sa culpabilité ayant été nettement établie par le Conseil de guerre, il a été passé par les armes quelques jours après.
Dès la nuit suivante, la batterie de 90 quittait ses emplacements pour aller occuper une nouvelle position que nous étions allés reconnaître tout de suite avec le colonel. C'est en effet une règle absolue et nécessaire qu'une batterie repérée change de position : car aussi maladroits que soient les artilleurs teutons, et ils ne le sont pas toujours, ils finiraient bien sans cela par lui causer quelque dommage ; il ne faut pas jouer inutilement avec le feu.
Une remarque que nous avons faite aujour-
cThui est que les Allemands ont tiré toute l'après-midi « par quatre », comme on dit dans la confrérie vouée à Sainte Barbe, c'est-à-dire par série de quatre coups. Il est donc probable qu'ils ont une tendance à disposer leurs canons, du moins leurs canons lourds, naguère groupés par six, en batterie de quatre à l'instar des noires. La maniabilité et la facilité de commandement des batteries à six pièces doit être en effet très inférieure à celle de la batterie quadruple, et ces messieurs boches ont dû s'en apercevoir.
Quand je cherche à classer les impressions de cette journée, une chose me frappe, c'est la dissociation qui, dans ces combats d'artillerie, existe entre les choses qu'on voit et celles qu'on entend, entre les sensations visuelles et les auditives.
A cause de la propagation instantanée de la lumière et de celle, relativement très lente, du son qui est toujours en retard de plusieurs secondes, aux distances où l'on opère et observe, il semble qu'il n'y ait aucun rapport entre tel éclatement que Ton voit jaillir là-bas et le son qui le suit un long instant après. Est-ce d'ail-
leurs bien ce son? N'est-ce pas plutôt le précédent qui se rapportait à cet éclatement-là? Le défilement, l'invisibilité des batteries augmente encore ce sentiment particulier qui dissocie ce qui frappe successivement l'œil et l'oreille. Et c'est pourquoi il semble, malgré le tumulte énorme de la canonnade, qu'un immense silence baigne tout ce qu'on voit ; et c'est pourquoi aussi, malgré l'éclatante lumière du paysage, tout le fracas qu'on entend ne paraît correspondre à rien de visible.
Je passe une bonne nuit dans la paille, sous les frémissantes étoiles qui palpitent là-haut tout aussi doucement qu'en temps de paix et ne reconnaissent même plus leur fidèle serviteur. Peut-on être à ce point indifférent! Réveillé un instant par un cheval qui a rompu sa longe, j'entends un canonnier qui rêve à côté de moi et parle à haute voix, tandis que la basse chantante des grosses pièces gronde gravement à l'Orient : « Toutes mes tablettes de chocolat se débinent... » 0 préoccupations des âmes simples sous le feu des canons !
Puis, sous mes paupières clouées par le dur sommeil des fatigués, court le cortège fugace
des songes, réminiscences de quelques petites niaiseries du temps de la paix. Si bien qu'au petit jour, projeté soudain par le réveil au cœur de la grande tragédie, je me demande en me frottant les yeux, si le rêve est fini ou bien s'il commence...