‹ A. de Lamartine, 1790-1847Chapitre 10 sur 164 · LI\'RE PREMIER · texte numérisé non relu

LI\'RE PREMIER

d'Orsay, où se délivraient les brevets d'officier de la compagnie.

Notre garnison était Beauvais. Je m'y rendis quelques jours plus tard, après avoir embrassé mon père, qui avait porté au roi et aux princes le serment et les hommages de la noblesse et de la bourgeoisie du Maçonnais. Il était fier et heureux d'avoir mis son fils à sa place.

Arrivé à Beauvais, complètement inconnu de mes camarades, je me logeai tout seul chez un boulanger qui louait sa chambre unique aux gardes du corps. Ce boulanger, sa femme et une jeune fille composaient toute la petite maison, dans le faubourg d'Amiens, tout près des portes de la ville. C'étaient de braves gens très royalistes, très religieux, très paisibles, qui me reçurent comme leur enfant.

La chambre, au-dessus de la boulangerie, était grande, très propre; on entrevoyait par la fenêtre la campagne solitaire, tout près de la porte de la ville. C'est ce qui me séduisit. Je me promettais de m'échapper souvent pour aller, loin du tumulte des cafés, du quartier et du manège, égarer mes rêveries dans les vignes, habitude de mon enfance à xVlilly. Je résolus aussi.

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par goût d'isolement plus que par économie, de m'abstenir de la table d'hôte et du restaurateur, et de manger seul dans ma chambre. Je fis marché, à très bas prix, avec la femme du boulanger, pour un très modique ordinaire, servi, entre les exercices, dans ma chambre. La jeune fille me l'apportait le matin et le soir. Un petit morceau de bœuf bouilli et une salade composaient tout mon repas; le matin, du pain et du fromage. Les soldats à présent vivent mieux. Cela me suffisait. Je mangeais en lisant près de la fenêtre, servi par la jeune fille, qui causait familièrement avec moi, mais que je respectais comme une sœur, tant il y avait de candeur et d'innocence sur sa physionomie. Mon repas fini, je prenais un livre sous le bras, un crayon dans ma poche, et je sortais pour aller m'égarer jusqu'à la nuit dans les sentiers déserts des environs de la ville. Le soir, au lieu d'aller au café des gardes du corps, je rentrais et je reprenais ma lecture à la lueur d'une chandelle, auprès de mon lit. J'étudiais alors les éléments de l'instruction de la cavalerie.

J'avais été très familièrement et très obhgeamment accueilU, à cause de mon extérieur, par tous mes camarades, à ma première apparition aux exercices. J'étais né, pour ainsi dire, à cheval; aussi, dès la seconde fois que je fus appelé à prendre ma leçon de m^anège, l'écuyer, qui nous faisait monter sans selle, me fit-il prendre la tête de la colonne, afin de démontrer sur moi-même

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la pose, l'assiette et la tenue du cavalier. Il en fut de même pour les exercices à pied. La charge en douze temps me tut un badinage.

Ces avantages extérieurs, ma réserve et ma modestie, ainsi que le goût de la retraite, suffisamment manifesté par mon absence de la table d'hôte et du café, inspirèrent un certain respect mêlé de bienveillance à la masse de mes camarades. Je n'eus à me plaindre d'aucun d'entre eux, et je me liai d'amitié avec un petit nombre des plus distingués. Les principaux furent M. de L..., fils unique du premier président de la cour royale d'Amiens, et M. de Vaugelas, gentilhomme du Dauphiné : deux charmants esprits et deux nobles caractères, dont le souvenir m'embellit même ce moment. Ils vivent encore, et nous nous aimons toujours, tant ces prédispositions d'attachement dans les premières années sont durables, malgré la versatilité des événements qui nous séparent. Nos entretiens étaient surtout politiques, entremêlés de poésie. J'écrivais quelquefois des vers, que j'ai détruits depuis, et qui, s'ils méritaient quelque attention, ne méritent pas un regret de mes amis.

Ainsi s'écoulèrent ces mois de garnison à Beauvais; puis vint le temps de service qui nous rap-

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pela à Paris. Je me gardai bien de me loger au quartier du quai d'Orsay, encore insuffisant pour nous contenir tous. Je continuai à me loger seul à ï ho tel du Hasard, rue du Hasard, près de la rue Richelieu. J'y vivais indépendant, excepté les jours de service. Ce service consistait à monter la garde à la porte du roi, dans le palais des Tuileries, et à l'accompagner à cheval dans les courses lointaines et rapides qu'il faisait tous les jours dans les environs de Paris.

Je fus choisi une fois de préférence, avec un de mes camarades, pour accompagner Louis XVIII dans la visite qu'il voulut faire du Musée français pour connaître et apprécier ses richesses. Cette visite dura trois heures, pendant lesquelles le roi, M. de Forbin et iVl. Denon, trois hommes d'esprit et de goût, échangèrent en notre présence tout l'agrément et toute l'érudition artistique d'amateurs consommés des belles choses. Nous touchions à la chaise roulante dans laquelle le roi était traîné par deux de ses valets de pied, à cause de ses infirmités. Son beau regard, qui tombait souvent sur nous, comme pour nous associer à l'intention de ses mots fins et spirituels, nous mettait dans une espèce de familiarité avec lui. Il ne nous interdisait pas le sourire; il semblait jouir de l'effet qu'il produisait sur nous. Il parut me remarquer, mais il ne s'informa pas de mon nom. Quelques années après, lorsqu'il lut avec indulgence les cMcdiranons poétiques , et qu'il

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