LIVRE PREMIER
chargea son ministre de l'intérieur, M. Siméon, de m'en témoigner sa satisfaction parle don d'un des beaux ouvrages de sa bibliothèque, il ne sut jamais que l'auteur de ces poésies, qu'il nommait Virgiliennes, afin d'illustrer son règne, était ce jeune officier de sa garde intime qu'il remarquait tous les jours en passant de sa salle à manger à sa chapelle, et dont il avait cherché le regard complice d'assentiment en faisant assaut d'esprit et de goût avec les courtisans les plus spirituels de sa cour.
Après mes mois de service, je vins passer mes mois de semestre dans ma famille à Mâcon. Toute ma politique alors était de montrer mon brillant uniforme dans les promenades et dans les salons de mon pays. Les bals de la préfecture, embellis par M"^^ la comtesse Germain, femme du préfet de Mâcon et amie de ma mère, réunissaient autour d'elle des groupes de beautés séduisantes, fête incessante du cœur et des yeux. Tout le monde était royaliste alors, peuple, bourgeois, noblesse, à l'exception de quelques officiers en demi-solde qui commençaient à murmurer de ce que la France n'appartenait plus tout entière à
l'armée. Mais le bruit des fêtes emportait ces murmures intéressés; on jouissait de la paix, on savourait la liberté, nul ne pensait à une invasion possible de Bonaparte. Il avait traversé récemment ces mêmes provinces et surtout les routes du Midi, sous les imprécations du peuple, en se rendant dans son exildel'ile d'Elbe. Le sentiment de nos provinces à son égard ne paraissait pas encore changé. La nouvelle de son hardi débarquement et de sa marche sur Paris, le plus coupable et le plus héroïque des actes de toute sa vie, parut improbable à tout le monde.
Je restai quelques jours dans ma famille, pensant que le roi allait former un corps d'armée à Lyon et que je me trouverais tout porté pour y rejoindre mes camarades. Mais, à la nouvelle de l'entrée de Bonaparte à Grenoble et de l'entraînement de la garnison qui lui livrait Lyon, je me hâtai de me rendre à Paris par des chemins de traverse qui abrégeaient la route par la Loire.
Aucun mouvement en faveur de Bonaparte n'annonçait le moindre engouement du pays pour sa cause, jusqu'à Cosne. Là, un officier polonais, évidemment parti en vedette pour corrompre les officiers rentrant à Paris, soupa avec nous, et, sans insulter les Bourbons, affecta de dire que leur cause était d'avance perdue et que l'armée tout entière était convenue de se rallier à Bonaparte. Je crus devoir protester, par fidélité et par honneur, contre cette opinion. Il insista. Nous