LIVRE CINQUIÈME
la cour de mon hôtel, pour changer d'habits, afin d'aller diner chez M"^^ de Montcalm, sœur du duc de Richeheu et ma plus fidèle protectrice, j'aperçus sous la voûte, entre la voiture et la muraille, la figure pâle et bouleversée de mon ami le plus intime, le comte Aymon de Virieu. Son visage, quoique muet, était si parlant qu'un pressentiment me saisit le cœur comme une main d'acier. Un malheur, je ne sais quel malheur, mais un malheur subit et suprême, m'apparut comme un fantôme au milieu de ma sécurité et de ma joie.
Je me jetai hors de la voiture tout tremblant. Virieu me reçut dans ses bras, a Qu'y a-t-il? lui dis-je. — Ta mère! s'écria-t-il, en ménageant le coup, mais en le portant cependant assez avant dans le cœur pour que le froid de la mort restât dans le mot et ne me permit pas longtemps de vaines espérances pour n'y pas revenir à deux fois. Elle est au plus mal, presque sans espoir! »
Je tombai défaillant et on me porta sur mon lit. (( Qu'on me cherche à l'instant des chevaux de poste! que je la voie encore! m'écriai-je. — Tu arriverais trop tard : elle n'est plus sur la terre. Il vaut mieux tout te dire d'un seul coup; tu es assez fort pour tout apprendre, assez religieux pour tout supporter, assez confiant pour tout jeter dans le sein de Dieu. »
Alors il me raconta, parmi ses sanglots entrecoupés qui répondaient à mes sanglots convulsifs,
l'horrible événement de la mort de celle qui m'avait donné la vie. Rien ne nous en menaçait. Ma mère était sereine, jeune de cœur, belle encore de front comme la jeunesse. Son éternelle sérénité laissait à ses traits la divinisation perpétuelle de son âme, la joie intérieure de la piété, l'immortalité de l'éternelle vie. En la contemplant, il était impossible de penser à la mort.
Elle venait de recevoir la nouvelle de mon succès à l'Académie. La joie qu'elle me supposait était sa joie; mon illustration justifiait sa prédilection pour moi dans la famille. Elle eut la fièvre d'émotion de son bonheur; elle voulut la cahr^er en allant au bain de la ville, tenu par les soeurs de la Charité. Elle n'avait point mené avec elle de femme de chambre, attentive qu'elle était à éviter aux siennes tout service personnel, afin de leur laisser le temps d'aller à l'éghse le matin avant le travail du jour. Pendant le bain, elle sentit l'eau se refroidir. Sa faible main tourna le robinet d'eau bouillante, qui s'échappa comme une vapeur en ébullition. Elle n'eut pas la force de le refermer. L'eau bouillante, lancée avec violence, inonda et calcina sa poitrine. Elle s'évanouit dans le liquide en feu. Ses premiers cris avaient appelé les sœurs gardiennes; mais le corridor était long. Elles n'arrivèrent que pour l'arracher trop tard aux morsures de l'élément embrasé.
Elle reprit ses sens; on la transporta chez elle. Les médecins épuisèrent tout leur art pour la