‹ A. de Lamartine, 1790-1847Chapitre 104 sur 164 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

sauver. Vains efforts ! La fièvre et un doux délire s'emparèrent de ma pauvre mère. Elle souffrit quelques jours avec une résignation à la volonté de Dieu qui était sa vertu par-dessus toutes. Quand les dernières forces furent épuisées, elle dit adieu à son mari, à ses filles, et se félicita de ce que je n'étais pas là, pour m'éviter, dit-elle, une douleur poignante qu'elle était heureuse de m'épargner; puis, rentrant dans ce calme parfait et dans cette béatitude de la femme chrétienne, avant-goût des félicités éternelles, elle se livra encore par moments à de vagues extases, sans qu'on pût savoir si ses dernières paroles étaient de la raison ou du délire. « Que je suis heureuse! » furent ses derniers mots. C'était le mot de toutes ses vertus, résumé au dernier moment sur ses lèvres; l'âme qui parlait, quand le corps était devenu insensible.

Tel fut le récit qu'un vieux serviteur, envoyé par ma femme et qui veillait ma mère pendant sa nuit suprême, me fit Httéralement de ses derniers moments et de ses dernières paroles.

Je n'essayerai pas de peindre ma douleur. La terre entière parut se dérober sous moi. Je partis,

accompagné d'un ami dévoué à toutes les douleurs, qui l'avait aimée comme sa propre mère et qui avait dû être son fils lui-même en épousant une de mes sœurs, qu'il adora en vain. Cet ami, qui vit toujours, c'était Amédée de Parseval. Nous arrivâmes trop tard pour soustraire son corps à la sépulture banale dans le cimetière de Mâcon. Ce ne fut que quelques jours après que les formalités légales me permirent de le rapporter dans le cimetière domestique de Saint- Point, où je désire être enseveli près du sein qui m'a porté. Je revis encore une fois ses traits angéliques, non défigurés par le cercueil, et je coupai ses longs cheveux noirs pour enlever au moins au sépulcre tout ce qui pouvait lui être enlevé.

Je passai plusieurs mois auprès de mon père, occupé à pleurer ma perte et à consoler ce noble vieillard, qui ne vivait plus qu'en écartant par le silence le souvenir et le nom de celle qui lui avait donné une si belle et si tendre famille, comme si on eût craint dans la maison de réveiller quelqu'un d'endormi.

Page 1