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nous battîmes au sabre dans un petit jardin attenant à l'auberge; je le blessai légèrement, et nous le laissâmes poursuivre sa mission d'embauchage, avec un coup de sabre sur le bras.
De petites voitures toujours prêtes, qu'on appelait des pataches du Bourbonnais, nous conduisirent pendant la nuit à Fontainebleau et de là à Paris.
Paris me sembla dans une termentation royaliste qui ne laissait pas prévoir un dénoûment sans combat, aussi facile et aussi prompt que celui du 20 m.ars. Il ne paraissait pas y avoir deux opinions, même dans le peuple. Tout le monde, à l'exception de quelques courtisans de l'empereur qui se taisaient ou qui offraient leurs services aux Bourbons, était royaliste. Le roi, qui avait réparé en quelques mois de règne les désastres de l'invasion et qui essayait de bonne foi à rendre la France libérale par des institutions représentatives, intéressait tous les cœurs honnêtes à sa cause. Son âge et ses infirmités mêmes plaidaient pour lui. Il n'avait ni conquis l'Europe ni livré la France à la conquête, mais il avait conçu la charte, ce beau traité de paix entre tous les partis patrio-
tiques. Les fautes légères de son règne étaient plu tôt les ridicules de ses courtisans que les fautes du roi. Personnellement, il avait comblé les chefs de l'armée de dignités, de faveurs et de grâces ; nul n'avait ni un mot ni un geste à lui reprocher; c'était le vrai type d'une restauration. Une insurrection de l'armée contre lui était sans excuse.
Les Chambres qui représentaient le pays, convoquées autour de lui pour attester à la France et à l'Europe que sa cause était celle de la France elle-même, l'avaient accueiUi à l'unanimité, quelques jours auparavant, comme la personnification du patriotisme de la patrie. J'assistai à cette scène. J'entends encore les acclamations frénétiques et cependant calmes qui s'élevaient sous les roues de sa voiture; c'était le cri de la conscience de la France. Il nous remplissait de confiance. Je ne soupçonnais pas alors la versatilité d'une capitale française, ni le peu de patriotisme d'une armée qui sent son devoir, mais qui revoit son général et abandonne son roi.
Cinq jours après, le roi, voyant l'inutilité de l'espoir d'une capitale désarmée devant une armée décidée à tous les attentats, espéra mieux des
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provinces, et se retira par la route de Lille. Il croyait pouvoir s'y défendre à l'abri des fortifications et d'une garnison encore fidèle. Nous l'accompagnâmes avec l'enthousiasme de l'honneur et de la pitié. A peine lui permit-on d'entrer dans Lille et d'y passer quelques heures. La conduite du duc d'Orléans, qui l'escortait, y fut équivoque. Ce prince se retira en Angleterre, laissant supposer tout ce qui convenait à son ambition.
Le roi se retira à Gand. Nous nous enfermâmes dans Béthune, ville forte de la frontière du Nord, oia les troupes de Bonaparte nous confinèrent en attendant notre licenciement. Il y eut là deux partis en présence : ceux qui voulaient émigrer à la suite du roi, et ceux qui, croyant leur devoir satisfait en ayant escorté le roi jusqu'aux frontières, répugnaient à les franchir. Je fus du nombre des derniers. Plus de devoir hors de la patrie contre la patrie. Ce fut mon sentiment; il prévalut. Nous capitulâmes librement, et nous reçûmes des feuilles de route pour rentrer démontés dans nos familles. Le capitaine Descrivieux, un de mes amis et de mes parents, qui campait avec son régiment de hussards sous les murs de Béthune, se présenta aux portes pour me réclamer. Je sortis avec lui, j'achetai un cheval, et je m'acheminai seul vers Paris.
A Abbeville, je fus reçu comme un fils de la maison dans l'hôtel. J'y restai quelques jours, indisposé. Quand je fus rétabli et que je voulus
payer ma dépense, la maîtresse de l'hôtel et ses filles refusèrent absolument de recevoir la moindre chose. ((Non, non, me dirent-elles en versant des larmes, nous voyons bien que vous êtes un des gardes du roi, nous voudrions les recevoir tous pour l'amour de lui et de la France ; mais puisque le hasard vous a confié à nous, nous rougirions de ne pas montrer en vous que notre hospitalité n'est pas de l'intérêt, mais du cœur. »
L'entrée de Paris nous était défendue. Arrivé à Saint-Denis, aux portes de Paris, j'écrivis à un loueur de voitures, nommé Michonnet, homme résolu et habile, de venir me chercher en cabriolet à Saint-Denis et d'envoyer un palefrenier prendre mon cheval. Michonnet reçutma lettre, recueillit pendant quelques jours mon cheval, et me conduisit lui-m.ême dans son cabriolet à mon hôtel de la rue du Hasard.
Paris était consterné; j'y restai quelques jours inconnu. J'y vis Napoléon revenant un jour de visiter la maison d'éducation de filles de Saint- Denis. Il passait rapide et pensif, seul dans sa voiture, dans la rue de la Paix, sous la colonne élevée à sa propre gloire. Son regard était inquiet, agité, perplexe; on eût dit une médaille du Bas- Empire. Son obésité, la pâleur et la lividité de son teint me frappèrent. Il était évident pour moi qu'il se repentait déjà de son évasion de l'ile d'Elbe. Il regardait avec anxiété la foule qui s'arrêtait pour le contempler et qui lui donnait à
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peine un signe de respect. Ce n'était plus le peuple, c'était l'armée dont il cherchait la protection. Il ne se sentait plus empereur, il était à peine général. La Uberté avait relevé les têtes depuis 1814. La France voulait compter avec lui.
Après quelques jours passés à Paris, je repris mon cheval chez Michonnet ; je le fis conduire jusqu'à quelques lieues sur la route de Meaux, et, montant en cabriolet avec Michonnet, je me fis mener par lui jusqu'au rendez-vous donné dans un endroit solitaire de la route. Là, je montai à cheval, et, vêtu en voyageur de commerce, je regagnai lentement, par Meaux, par Sézanne, par Troyes et par Châtillon, la route de Bourgogne.
Je n'avais pour arme qu'une canne à épée. Arrivé à Châtillon, je m'aperçus que la canne était tombée de ma main et que l'épée seule était restée pendue à mon poignet. Je me hâtai de profiter d'un momicnt 011 je ne me croyais pas vu pour jeter l'épée loin de moi, par-dessus le parapet d'une rivière qui coule à quelques pas de la ville. Mais j'avais été aperçu et aussitôt dénoncé au capitaine de gendarmerie. A peine étais-je installé dans l'auberge, de Châtillon, que le capi-
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raine entra dans ma chambre et me demanda mon passe-port. Je n'en avais pas d'autre que ma feuille de licenciement. Je lui dis mon nom. Il connaissait ma famille, ayant été capitaine de gendarmerie à Mâcon quelques années auparavant. Il me consigna aux arrêts pour la forme, et m'engagea à faire conduire mon cheval par un palefrenier hors de la ville, ou je le retrouverais en m'évadant à la nuit tombante. Il me donna ordre ostensiblement devant l'aubergiste d'attendre à Châtillon les renseignements qu'il allait faire prendre sur ma personne. Un clignement d'oeil me fit entendre ce que j'avais à faire pour m'évader. Dans la soirée, je demandai à dîner, et, laissant un écu sur mon assiette, je sautai par la fenêtre de ma chambre. Après avoir marché une demi-heure à travers champs, je retrouvai mon cheval dans un cabaret de la route de Bourgogne.
Le lendemain, je m'arrêtai à Montbard, dans une hôtellerie du faubourg, voisine du château de M. de Buffon. L'hôtesse et sa fille ne se méprirent pas à ma fausse apparence. L'auberge était vide. La jeune fille, d'une admirable beauté, me servit à table et m'enseigna avec une affection de sœur les chemins que je devais prendre pour me rendre à travers les bois au château d'Urcy, chez mon oncle. La mère et la fille me conjurèrent de laisser reposer mon cheval chez elles un jour ou deux, en ne sortant pas de ma chambre;