LIVRE CINQUIÈME
(( Voilà, dit-il au roi, le ministre plénipotentiaire de la France auprès de Votre Majesté, que je vous présente et que vous ne refuserez vraisemblablement pas, d'après les relations bienveillantes que nous savons exister antérieurement entre le roi et le nouveau ministre. Je n'ai pas cru faire un choix plus agréable à Votre Majesté. »
Le prince Léopold sourit, me prit la main, remercia M. de Polignac, et me fit asseoir auprès de lui à la table du premier ministre. La conversation fut aisée, naturelle, sans préoccupation apparente pendant le repas. Il se retira de bonne heure.
Le lendemain matin, nous apprîmes, à notre extrême étonnement, qu'il était parti dans la nuit pour Londres, refusant ce trône malencontreux dont le traitement ne convenait décidément pas à sa prudence. Rien ne put le faire revenir de son refus. Il fit bien, quoique ce parti ne fût pas héroïque. Le trône d'Athènes était une royale fantasmagorie ou une aventure qui ne convenait guère à un homme sensé et sérieux. Le trône de Belgique qui lui échut plus tard, bien que plus prosaïque, était plus réel. Les difficultés n'y manquaient pas, mais la loyale habileté de ce prince et sa diplomatie constitutionnelle vis-à-vis de ses peuples ont assuré ce trône équivoque pour lui et pour sa dynastie sur l'estime de ses sujets et sur le respect de l'Europe.
Privé de tout poste actit en Grèce jusqu'à ce que l'Europe eût trouvé un autre candidat au trône, je demandai au prince de Polignac un congé illimité pour retourner en Bourgogne, et je partis.
Les événements qui se succédèrent à Paris ne furent pas de nature à me faire regretter mon abstention. Les élections eurent lieu ab iraro. Le prince de Polignac aborda fièrement les Chambres et resta presque muet à la tribune, au lieu d'y tenir le langage d'un ministre décidé et menaçant qui tient un coup d'Etat ou une révolution dans son portefeuille. Son porte-voix, l'éloquent et impolitique Berryer, quoique en défendant le droit incontestable du roi de choisir ses ministres et de les faire accepter par les Chambres jusqu'à ce qu'ils y fussent tombés, par leurs actes, en minorité, ne laissa, dit-on, à la Chambre, dans le comité secret oii il se fit entendre pour la première fois, qu'un vif sentiment de la beauté de sa parole, mais aussi de l'insuffisance de sa politique.
M. de Labourdonnais, orateur acerbe et fougueux, dont le geste, la voix, les paroles rappe-