LIVRE PREMIER
elles m'y tinrent la compagnie la plus tendre et la plus gracieuse pendant deux jours; il m'en coûtait de quitter des hôtesses si royalistes et si dévouées. Quand mon cheval eut bien repris haleine, la jeune fille m'accompagna elle-même avant le jour par un sentier hors de la ville. Nous ne nous séparâmes pas sans peine: elle versa quelques larmes en m'embrassant. J'en emportai un souvenir de sœur et le désir de la revoir. Je ne la revis jamais; mais je ferais encore aujourd'hui son portrait, tant les images sont vives et durables dans une imagination de dix-neuf ans.
Je m'enfonçai dans les bois de la Bourgogne, évitant les chemins frayés, et j'arrivai le troisième jour, avec mon cheval et mon chien, pendant la nuit, au château de mon oncle. Mon père y était. Il partageait mon amour pour les Bourbons, mon désespoir de les voir abandonnés par l'armée, mes appréhensions pour le sort même de cette armée toute prête à périr pour celui qui allait la jouer pour sa cause.
Mon oncle, l'abbé de Lamartine, retiré dans sa terre, et n'ayant aucun goût pour reprendre l'état ecclésiastique qui lui avait toujours répugné, sans aimer Napoléon, penchait beaucoup plus que nous vers le régime de liberté auquel l'expulsion des Bourbons ouvrait plus de chances. Il m'engagea à rester avec lui. Mon père et moi nous pensâmes que, si je restais, je serais inévitablement rappelé à servir, dans les armées na-
poléoniennes, une cause qui offensait nos sentiments. Je remontai à cheval après quelques jours de repos, et je me rendis à Maçon, près de ma mère et de mes sœurs.
Les mesures de recrutement qui me menaçaient me décidèrent bientôt à sortir de France et à passer en Suisse pour attendre en pays neutre l'issue des événements, sans offenser ma patrie et cependant sans servir la tyrannie. Je pris vingtcinq louis pour toute fortune dans les économies de ma pauvre mère, et je partis à pied pour la frontière de la Suisse. Mon excellent cheval, que j'espérais vendre un bon prix pour augmenter ma bourse, venait de mourir de ses fatigues. J'avais pour tout bien mes vingt-cinq louis, une veste de toile et quelques hardes avec un livre sur mon dos. J'avais pris un passe-port pour le village de Mézod, voisin des petites villes de Moirans et de Saint-Claude, où ma famille possédait avant la Révolution des propriétés considérables. Ces châteaux abandonnés et la superbe forêt du Fresnoy, aboutissant à la frontière suisse, ont été vendus depuis à bas prix à des propriétaires du pays dont ces biens ont fait la fortune.