‹ A. de Lamartine, 1790-1847Chapitre 124 sur 164 · LIVRE CINQUIÈME 3 I · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME 3 I

pas être complice, par son inaction et par son silence, du sang répandu.

Quelques-uns de mes amis de Paris, entre autres l'intrépide et honnête Aimé Martin, qui aurait risqué cent vies pour en sauver une, m'écrivirent que la crise était extrême; que l'opinion devait rallier toutes ses forces pour lutter contre cette soif inextinguible de sang qui renaissait dans la lie du peuple et dans les jeunes républicains, imitateurs de 95, qui prenaient la férocité pour du génie; que l'on comptait sur moi pour protester vigoureusement contre ces doctrnies sanguinaires et pour donner cœur aux esprits indécis et aux cœurs honnêtes.

Ces lettres me décidèrent à faire mon devoir à tout risque et à publier mon opinion et ma protestation, que la popularité littéraire de mon nom alors, comme celle du nom d'André Chénier en 1793, P^^^vait rendre utiles. Je pris la plume et, quoi que pussent me dire mes timides amis de Mâcon sur le danger de mettre mon nom en avant dans un pareil accès de fureur, j'écrivis d'un trait les ïambes de 1830. Ce fut la première fois que la politique du jour entra dans la poésie. L'effet fut grand, tous les journaux, amis ou ennemis, répétèrent ces strophes. Elles retinrent beaucoup de la colère aveugle de cette jeunesse des universités, de l'École polytechnique et des cours scientifiques, qui recula devant la souillure qu'on lui proposait. Cette jeunesse est l'âme du

peuple. Là où elle manifeste un instinct généreux, le peuple réfléchit sur les siens, hésite, et ne va pas loin dans la voie du crime.

Voici les vers :

CO'H.TIIE L^ TEI-TLE T> E î\CO%T

« Vains efforts, périlleuse audace!

Me disent des amis au geste menaçant :

Le lion même fait-il grâce

Quand sa langue a léché du sang?

Taisez-vous, ou chantez comme rugit la foule! Attendez pour passer que le torrent s'écoule,

De sang et de lie écumant !

On peut braver Néron, cette hyène de Rome! Les brutes ont un cœur ; le tyran est un homme :

Mais le peuple est un élément,

« Élément qu'aucun frein ne dompte, Et qui roule semblable à la fatalité.

Pendant que sa colère monte.

Jeter un cri d'humanité, C'est au sourd Océan qui blanchit son rivage Jeter dans la tempête un roseau de la plage,

La feuille sèche à l'ouragan ; C'est aiguiser le fer pour soutirer la foudre, Ou poser pour l'éteindre un bras réduit en poudre

Sur la bouche en feu du volcan !

(( Souviens-toi du jeune poète, Chénier! dont sous tes pas le sang est encor chaud, Dont l'histoire en pleurant répète Le salut triste à l'échafaud*.

* Tout le monde connaît le mot d'André Chénier sur l'échafaud: « C'est dommage, dit-il en se frappant le front, il y avait quelque chose là, »

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