‹ A. de Lamartine, 1790-1847Chapitre 125 sur 164 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

Il rêvait, comme toi, sur une terre libre Du pouvoir et des lois le sublime équilibre ;

Dans ses bourreaux il avait foi !

Qu'importe ! il faut mourir, et mourir sans mémoire : « Eh bien! mourons, dit-il. Vous tuez de la gloire :

« J'en avais pour vous et pour moi ! «

« Cache plutôt dans le silence Ton nom qu'un peu d'éclat pourrait un jour trahir !

Conserve une lyre à la France,

Et laisse-les s'entre-haïr, De peur qu'un délateur à l'oreille attentive Sur sa table future en pourpre ne t'inscrive,

Et ne dise à son peuple-roi :

« C'est lui qui, disputant ta proie à ta colère, « Voulant sauver du sang ta robe populaire,

« Te crut généreux. Venge-toi! »

Non, le Dieu qui trempa mon âme Dans des torrents de force et de virilité.

N'eût pas mis dans un cœur de femme

Cette soif d'immortalité.

Que l'autel de la Peur ser\'e d'asile au lâche ! Ce cœur ne tremble pas aux coups sourds d'une hache,

Ce front levé ne pâlit pas ; La mort qui se trahit dans un signe farouche En vain, pour m'avertir, met un doigt sur sa bouche :

La gloire sourit au trépas.

Il est beau de tomber victime Sous le regard vengeur de la postérité,

Dans l'holocauste magnanime

De sa vie à la vérité !

L'échafaud pour le juste est le lit de sa gloire : Il est beau d'y mourir au soleil de l'histoire,

Au milieu d'un peuple éperdu ; De léguer un remords à la foule insensée, Et de lui dire en face une mâle pensée.

Au prix de son sang répandu.

« Peuple, dirai-je, écoute, et juge!

Oui, tu fus grand, le jour où du bronze affronté

Tu le couvris, comme un déluge.

Du reflux de la liberté!

Tu fus fort, quand, pareil à la mer écumante. Au nuage qui gronde, au volcan qui fermente.

Noyant les gueules du canon, Tu bouillonnais semblable au plomb dans la fournaise, Et roulais furieux, sur une plage anglaise,

Trois couronnes dans ton limon I

(( Tu fus beau, tu fus magnanime, Le jour où, recevant les balles sur ton sein,

Tu marchais d'un pas unanime.

Sans autre chef que ton tocsin ; Où, n'ayant que ton cœur et tes mains pour combattre, Relevant le vaincu que tu venais d'abattre.

En l'emportant tu lui disais :

« Avant d'être ennemis, le pays nous fit frères ; « Livrons au même lit les blessés des deux guerres :

« La France couvre le Français ! »

« Quand dans ta chétive demeure, Le soir, noirci du feu, tu rentrais triomphant

Près de l'épouse qui te pleure,

Du berceau nu de ton enfant.

Tu ne leur présentais pour unique dépouille Que la goutte de sang, la poudre qui te souille,

Un tronçon d'arme dans ta main.

En vain l'or des palais dans la boue étincelle ; Fils de la liberté, tu ne rapportais qu'elle :

Seule elle assaisonnait ton pain !

(( Un Cri de stupeur et de gloire ^ Sorti de tous les cœurs, monta sous chaque ciel, Et l'écho de cette victoire Devint Un hymne universel.

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