LIVRE CINQUIEME
Moi-même dont le cœur date d'une autre France, Moi dont la liberté n'allaita pas l'enfance,.
Rougissant et fier à la fois, je ne pus retenir mes bravos à tes armes, Et j'applaudis des mains, en suivant de mes larmes
L'innocent orphelin des rois !
« Tu reposais dans ta justice Sur la foi des serments conquis, donnés, reçus :
Un jour brise dans un caprice
Les nœuds par deux règnes tissus !
Tu t'élances bouillant de honte et de délire : Le lambeau mutilé du gage qu'on déchire
Reste dans les dents du lion.
On en appelle au fer; il t'absout. Qu'il se lève Celui qui jetterait ou la pierre ou le glaive
A ton jour d'indignation !
« Mais tout pouvoir a des salaires A jeter aux flatteurs qui lèchent ses genoux,
Et les courtisans populaires
Sont les plus serviles de tous.
Ceux-là, des rois honteux pour corrompre les âmes, Offrent les pleurs du peuple, ou son or, ou ses femmes,
Aux désirs d'un maître puissant; Les tiens, pour caresser des penchants plus sinistres^ Te font sous l'échafaud, dont ils sont les ministres,
Respirer des vapeurs de sang !
« Dans un aveuglement funeste Ils te poussent de l'œil vers un but odieuXj
Comme l'enfer poussait Oreste,
En cachant le crime à ses yeux.
La soif de ta vengeance, ils l'appellent justice : Eh bien, justice soit! Est-ce un droit de supplice
Qui par tes morts fut acheté?
Que feras-tu, réponds, du sang qu'on te demande ? Quatre têtes sans tronc, est-ce donc là l'offrande
D'un grand peuple à sa liberté?
« N'en ont-ils pas fauché sans nombre? N'en ont-ils pas jeté des monceaux, sans combler
Le sac insatiable et sombre
Où tu les entendais rouler?
Depuis que la mort même, inventant ses machines, Eut ajouté la roue aux faux des guillotines
Pour hâter son char gémissant, Tu comptais par centaine, et tu comptas par mille! Quand on presse du pied le pavé de ta ville,
On craint d'en voir jaillir le sang.
— Oui, mais ils ont joué leur tête.
— Je le sais ; et le sort les livre et te les doit !
C'est ton gage, c'est ta conquête;
Prends, ô peuple! use de ton droit.
Mais alors jette au vent l'honneur de ta victoire ; Ne demande plus rien à l'Europe, à la gloire,
Plus rien à la postérité !
En donnant cette joie à ta libre colère. Va-t'en ; tu t'es payé toi-même ton salaire :
Du sans au Heu de liberté !
« Songe au passé, songe à l'aurore De ce jour orageux levé sur nos berceaux;
Son ombre te rougit encore
Du reflet pourpré des ruisseaux.
Il t'a fallu dix ans de fortune et de gloire Pour effacer l'horreur de deux pages d'histoire.
Songe à l'Europe qui te suit.
Et qui, dans le sentier que ton pied fort lui creuse. Voit marcher, tantôt sombre et tantôt lumineuse.
Ta colonne qui la conduit !
« Veux-tu que sa liberté feinte Du carnage civique arbore aussi la faux, Et que partout sa main soit teinte De la fange des échafauds?