‹ A. de Lamartine, 1790-1847Chapitre 14 sur 164 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Le village de Mézod était la demeure d'un gentilhomme émigré, ancien officier de l'armée de Condé, beaucoup plus âgé que moi, mais qui se rapprochait de mon âge par la candeur naïve de son caractère et par l'originalité juvénile de ses années. Il y vivait en paysan cultivateur, dans une sobriété et dans une familiarité antiques avec les paysans de la contrée.

On se douta bien dans le village que j'étais un garde du roi fuyant les levées de Bonaparte pour ne pas servir contre sa cause, mais nul ne nous trahit. Le peuple de ces montagnes, accoutumé à voir passer des proscrits dans ces sentiers et à leur servir de guides, était royahste. D'anciens fermiers de ma famille me reçurent chez eux comme un parent de la maison, et, sous prétexte de chasse, me conduisirent, par la forêt du Fresnoy, jusqu'au beau village suisse de Saint- Cergues, où je fus recueiUi dans son auberge par un ancien guide de M^"^ de Staël qui conduisait habituellement ses amis à Coppet pendant les proscriptions de la Révolution. Je passai la nuit dans cet asile, et, le lendemain m.atm, je pris le chemin du pays de Vaud, par une route des plus pittoresques qui descendait du ciel sur le lac de Genève.

Le guide de Saint-Cergues m'avait montré de loin le beau château de Vmcy, non loin de Coppet, en me donnant l'assurance que j'y rencontrerais la plus bienveillante hospitaUté et

qu'on m'y donnerait aussi tous les renseignements désirables sur le but de mon voyage. La famille de Vincy était de tout temps attachée aux princes de la maison de Bourbon. Les fils servaient en Hollande ou dans les suisses de la garde royale de France. Deux femmes respectables et charmantes, la mère et la fille, vivaient avec le père dans ce beau manoir de famille, au sein d'une médiocrité et d'une décadence de fortune qui donnaient plus de prix à leur généreuse hospitahté.

Je sonnai à la porte du château. M. de Vincy me fournit tous les renseignements que je pouvais désirer pour aller rejoindre dans les montagnes de Neuchatelun noyau de gentilshommes fidèles, recrutés, disait-il, par M. de Polignac et par un aventurier, l'abbé Lafond, qui avait noué presque à lui seul la fameuse conspiration Malet en 1812. Je remerciais M. de Vincy et j'allais prendre congé de lui, quand sa femme et sa fille entrèrent, furent touchées de mon isolément en pays étranger, et m'offrirent gracieusement de me donner l'hospitalité pendant quelques semaines, en attendant que les rassemblements royalistes dont on parlait vaguement en Suisse eussent pris de la consistance ou se fussent évanouis en fumée. Comme toujours, j'acceptai avec timidité et discrétion, et je passai entre la mère et la fille quelques-unes des semaines les plus douces de ma vie. Jamais le souvenir de tant de

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