LIVRE CINQUIÈME 34f
idées, puisqu'ils en ont changé autant que de règnes, dix fois dans une vie d'homme. Quand l'histoire véridique voudra abaisser un regard jusqu'à eux, elle ne pourra les signaler que par un mot : l'importance des personnes au service de la versatilité du temps. Ce temps était digne d'eux; il ne savait ni les comprendre, ni les juger, ni même les abandonner.
Tels étaient ces hommes d'État désignés en masse sous le nom de doctrinaires. Les individualités sont distinguées et honorables, mais tel est l'esprit du parti. A quoi auront-ils servi, si ce n'est à eux-mêmes? Ils auront été les majestueux dupeurs du grand parti des dupes!
Le parti légitimiiste n'existait plus que dans son orateur, M. Berryer, éminemment apte à honorer des vaincus par sa fougue et la sonorité de sa parole, mais l'homme de toutes les coalitions contre tous les gouvernements, pour emprunter à tous les partis dont elles se composent un peu des applaudissements dont elles sont prodigues envers celui qui les flatte, sans s'inquiéter, du reste, des opinions de leur flatteur. Excellent homme au fond, dont le gouvernement ne redoutait pas
l'éloquence, et toujours prêt à appuyer ses ennemis naturels comme s'il eût été l'ami de M. Barrotou de M. Thiers, les adversaires les plus acharnés de la restauration. Sublime avocat, mais avocat toujours parlant pour parler et non pour convaincre, modèle de ces hommes d'honneur qui ne veulent pas le succès de leur parti, mais le succès de leur parole : éloquents fléaux de la France qui rendront à jamais chez nous le régime parlementaire une cause du barreau plutôt qu'une cause de conscience et de patrie.
Derrière ces deux partis, il y en avait une multitude d'autres qui s'y ralliaient dans l'occasion comme les petites vagues aux grands courants, quelques républicains qui n'osaient même pas avouer leur nom et leur système, quelques tiers partis qui souriaient à tous les autres, sans avoir la force de prétendre au ministère, amis de tout le monde et désavouant tout le monde dès qu'il s'agissait de porter secours au gouvernement, hommes négatifs prêts à tout empêcher, incapables par caractère de rien vouloir.
Enfin, un grand parti dit libéral, dont l'orateur était M. Odilon Barrot, avocat presque politique, mais qui se contentait jusqu'alors de représenter les passions déjà mortes de la révolution de 1850, avec popularité, dignité, talent, éloquence, et de professer des maximes destructives de toute monarchie aux acclamations de toutes les oppositions dans la Chambre. C'était l'orateur de 1791 , semblable à Pétion, aussi inconséquent, mais plus honnête que lui.
Odilon Barrot se contentait dans ses harangues de mener tout le monde sur le seuil des révolutions extrêmes, puis il descendait de la tribune laissant tout le monde poursuivre ou s'arrêter selon ses idées. Une paraissait pas chargé d'éclaircir les choses, mais de les compUquer par ces paroles vagues qui donnent à tous des espérances, sans apporter une seule solution.
C'était un très honnête homme, très studieux, très éloquent, très estimé, méritant de l'être, qui n'avait d'autre défaut que d'être avocat, c'est-àdire parlant pour parler, et non pour conclure. Il finit par user ce rôle et par accepter, le 24 février 1S48, un ministère dont la signification était déjà dépassée par l'événement et qui ne put
pas subsister deux heures, malgré ses appels à la popularité disparue. A partir de ce jour-là, cependant, le courage de l'impopularité et du patriotisme lui revint, et pendant la république il accepta courageusement le rôle difficile de la modérer. Il avait été grand orateur, il fut grand citoyen. Tel était et tel est encore Odilon Barrot.
Pendant les quinze années de régime parlementaire où je l'entendis haranguer dans la Chambre, je ne voyais en lui qu'un habile quêteur de popularité, et j'estimais trop peu ce rôle pour me rallier à lui. Après la république il changea, et je changeai de sentiments à son égard. L'extrême danger de 1849 ^^^ rendit l'extrême courage; il fut un girondin converti comme Vergniaud, et il opposa un cœur intrépide aux menaces de la Montagne. Honneur et réparation à lui !
Le reste de l'Assemblée de 1830 a 1 840 n'était, comme Royer-Collard et moi-même, que des individualités en expectative qui rappelaient de vieux rôles ou qui en attendaient de nouveaux des événements futurs. Trop fidèles à nos regrets de la restauration pour nous rattacher par intérêt