LIVRE CINQUIÈME 3 5- I
et arracha à la France un mouvement de respectueuse sympathie qui réservait la politique, mais qui laissa parler la nature. L'Assemblée décida qu'elle se transporterait en masse aux Tuileries pour donner au roi une marque d'attendrissement au malheur du père de famille.
Ce fut la première fois, depuis la révolution de 1830, que je crus devoir à mes anciennes relations avec la maison d'Orléans une douloureuse condoléance qui me rapprochât de cette famille.
M. Royer-Collard se trouvait dans l'Assemblée dans une situation exactement semblable à la mienne. Il hésitait entre la sévérité de son abstention politique et l'entraînement de sa sensibihté personnelle. Il craignait de paraître dur en refusant au roi et au père la consolation de sa présence dans une de ces circonstances où la politique disparaît pour ne laisser agir que le cœur.
Il vint me trouver pour me faire part de ses hésitations dans une confidence intime.
c( En cherchant bien dans la Chambre, je n'ai trouvé que vous dont la situation ici soit exactement conforme à la mienne. Je ne veux pas faire acte d'adhésion à la monarchie de Juillet, mais je répugne à faire acte d'insensibiUté à une catastrophe extra-politique qui me ferait confondre avec les ennemis acharnés et irréconciliables de celui qui a le malheur d'être roi. Que ferez-vous?
Je ferai ce que vous jugerez convenable de faire : si vous y allez, j'irai; si vous n'y allez pas, je m'abstiendrai. Mais je ne vous cache pas qu'il m'en coûtera de m'abs tenir. L'homme et le député ont deux rôles très distincts dans la vie. L'homme peut donner honorablement une marque d'intérêt aux douleurs de l'homme sans engager le député. Voilà non pas mon raisonnement, miais mon instinct. Il y a des moments dans la vie oii l'instinct, qui est plus rapproché de la nature, raisonne mieux que la logique. Décidez !...
— J'éprouve précisément les mêmes hésitations que vous, lui répondis-je, et je penche comme vous vers la même solution. J'aurais une espèce de remords de n'y être point allé; je n'aurai qu'un embarras en y allant. Allons-y ensemble; il n'y a point d'apostasie dans l'expression silencieuse d'un bon sentiment. Malheur à ceux qui ne nous comprendraient pas ! »
Nous nous donnâmes rendez-vous à la Chambre, et nous parûmes respectueusement ensemble devant le roi, mais à distance, avec l'immense majorité de nos collègues, aux Tuileries. Nos lèvres restèrent muettes, mais nos physionomies attendries n'affectèrent point le puritanisme de l'insensibilité.
LU
La discussion des lois de septembre, auxquelles j'avais pris une part principale contre les exagérations doctrinaires des ministres, m'avait déjà caractérisé suffisamment, non parmi les ennemis, mais parmi les indépendants du gouvernement. Ces lois sans nécessité étaient déjà une sorte de coup d'État légal, une provocation à la France, de nature, selon moi, à faire au roi plus d'adversaires que de partisans. Je les avais combattues avec une grande force. C'était la première fois que je parlais politique. On avait été étonné du nerf de mon opposition; on ne me soupçonnait pas tant d'âpreté dans la résistance au pouvoir.
Le succès de cette harangue me rangea parmi les hommes dont il fallait attendre dans l'occasion plus de politique sérieuse que de généralités sonores auxquelles les hommes du gouvernement affectaient de me renvoyer constamment. Dès lors je comptai pour quelqu'un dans la Chambre.
Un mot très intelligent et très pittoresque de M. Royer-Collard me fit sentir qu'il était temps de me caractériser davantage dans les discussions de tribune. Il vint me trouver sur mon banc isolé dans la Chambre :
3f4 LAMARTINE PAR LUI-MÊME
c( Pourquoi, me dit-il, vous qui, quand vous le voulez, produisez tant d'impression sur l'Assemblée et tant de retentissement dans le pays, vous condamnez- vous à ne parler que sur des généralités théoriques qui vous privent de votre influence naturelle sur les esprits dans les questions de tous les jours?
— C'est, lui dis- je, pour parler par la fenêtre à la masse du pays qui méprise assez les discussions sans valeur entre le ministère et l'opposition.
— Je vous comprends, reprit-il. Seulement, réfléchissez-y. Parler par la fenêtre, c'est très bien, et c'est ainsi qu'ont commencé Mirabeau, Danton, Pétion, Robespierre, tous ces hommes que j'ai touchés de près dans ma première jeunesse (il avait été secrétaire dans la Commune de Paris en 1791.) Mais souvenez- vous aussi d'une grande et simple vérité que je dois vous dire : c'est que, pour parler par la fenêtre, il faut d'abord être dans la chambre ! »
Il me serra la main et s'en alla.
Son propos me fit penser, et je résolus dès ce moment-là de sortir de mon rôle théorique et contemplatif pour me mêler plus activement aux discussions présentes et vivantes de la Chambre et des ministères.