LUI
Quelques jours après, l'ancien rédacteur du éMoniteiir sous la Convention, M. Sauveau, qui assistait constamment à nos séances, debout contre un des piliers de la tribune, sans proférer ordinairement une seule parole, mais immobile et muet comme l'énigme de l'avenir assistant aux évolutions du temps, s'approcha de moi pour la première fois, comme je descendais de la tribune, et, me prenant à part en me demandant pardon de son indiscrétion, me dit à l'oreille :
(c Vous serez un jour maître des destinées du pays.
— Et pourquoi, répondis»je, augurez-vous ainsi de moi?
— Voulez-vous que je vous le dise? continuat-il, c'est qu'à la férocité près, vous avez une volonté plus isolée et plus constante que personne ici, et que vous me rappelez les débuts de Robespierre à l'Assemblée nationale et à la Convention : il finit par dominer ceux qui avaient commencé par le mépriser. Chaque fois que je vous entends, je crois entendre Robespierre, au crime près.
— J'en accepte l'augure, lui répondis-je. Et
savez-vous pourquoi je vous rappelle cet homme si différent de moi? c'est que le pays est encore aujourd'hui dans la même contusion et dans la même incertitude qu'en 1791, que personne ne sait 011 il va ni par quel chemin, et que je crois le savoir, comme Robespierre, le plus mal inspiré et le plus obstiné des hommes, qui allait seul alors à la République, où tout le monde était poussé sans la voir, et où lui-même devait périr en punition des crimes qu'il lui aurait conseillés ! »
Sauveau me renouvela ses excuses. Je ne lui parlai plus jusqu'à sa mort, arrivée peu de mois après ce jour.
La domination inattendue que j'exerçai inopinément en 1848 me rappela cette conversation étrange et l'espèce de divination prophétique d'un homme réfléchi qui compare les acteurs et qui présage les temps. Robespierre voulait à tout prix sortir de la confusion d'idées de 1789, de 1790 et 1791, et moi de la confusion de Juillet. Mais il le voulait par le crime et moi sans crime ; nous avons réussi tous les deux. Sauveau avait raison.
La nature du gouvernement ambigu, moitié révolutionnaire, moitié monarchique, gouverne-