‹ A. de Lamartine, 1790-1847Chapitre 140 sur 164 · LIVRE CINQUIÈME ^^y · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME ^^y

ment boiteux et à deux visages que l'usurpation de famille avait fait à la France en 1850, le rendait oscillant et inactif Tiraillé sans cesse entre les exigences de ses fondateurs mécontents et les résistances implacables des légitimistes, défendu seulement mais mollement par l'intérêt conservateur d'une classe moyenne incapable des hautes pensées de gouvernement, stimulé seulement par les doctrinaires qui le servaient sans l'aimer, il ne devait pas tarder à se perdre.

Une seule pensée vraiment royale lui donnait encore un aplomb à l'étranger : la pensée fixe et ferme de la paix. C'était la pensée du règne, pensée à la fois humaine, nationale et dynastique. C'était son principe de vie. Je ne sais pas si cette pensée dont il vivait courageusement prenait sa source dans l'amour bien entendu de l'humanité ou dans l'égoïsme bien compris de la dynastie; le peu de moralité de l'usurpation de 1850 sur les droits de la famille royale pourrait faire douter de la vraie cause de cette passion pour la paix; mais elle était ardente, constante et sincère. Le roi semblait sentir que la forte secousse qu'il faudrait donner au pays suffirait seule pour emporter son fragile établissement monarchique, et que son trône ne résisterait pas à une zMarseillaise.

La majorité de ses adhérents dans la Chambre donnait ridiculement raison tous les ans, dans la discussion de l'adresse, à ce semblant d'opinion

belliqueuse de la nation, à propos de la Pologne, sorte de Ça ira inoffensif et comminatoire de la France, dont on ne parlait plus qu'une fois par an. J'ai toujours trouvé ridicule qu'une grande nation armée comme la France jurât quinze ans de suite que la Pologne ne périrait pas, sans pouvoir la vivifier, et qu'elle reprît le lendemain ses bons rapports diplomatiques avec la Russie. Je n'ai pas à me reprocher d'avoir voté une seule fois ce non-sens, parfaitement convaincu que, dans l'état dû monde depuis 1792, la France d'alors, en présence de cinq cent mille Prussiens, de sept cent cinquante mille Autrichiens, de toute l'Allemagne, de l'Angleterre et d'un million de Russes, ne pouvait sans démence intenter une guerre sans alliés contre l'Europe entière pour restaurer une aristocratie sarmate et monarchique morte depuis un siècle.

Les grandes nations ne meurent que quand elles ne peuvent plus vivre, et quand elles sont mortes elles ne ressuscitent jamais. Les Polonais ont raison, mais le destin n'a pas tort. Aujourd'hui c'est peut-être plus facile, mais cela ne durerait pas davantage. On peut le faire, pour le voir défaire en cinq ou six ans. Une puissance de cent millions d'hommes neufs, barbare, mais vierge, jeune, essentiellement militaire et croissante comme la Russie, ne restera jamais voisine d'une petite puissance sans frontières comme la Pologne, qu'elle a possédée un siècle et qui est

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