LIVRE PREMIER
bontés envers un étranger à peine vêtu convenablement ne sortira de ma mémoire. J'y retrouvai une mère et une sœur. Que le ciel le rende à leurs fils et à lei
Craignant cependant d'abuser de tant d'hospitalité dans une demeure dont l'opulence antique déguisait mal la médiocrité présente, je pris congé de la famille de Vincy, non sans regrets, et j'allai à Neuchatel chercher l'abbé Lafond, cet ennemi inventif et ingénieux de Bonaparte. On me dit à Neuchatel qu'il était dans les hautes montagnes, sur l'extrême frontière, à la Chauxde-Fond. Je m'y rendis seul et à pied. Je parvins à le découvrir. Il me reçut bien, sans paraître même redouter un piège de police; mon visage le rassurait suffisamment. Il me fit déjeuner avec lui. Il m'avoua qu'il n'avait ni soldats, ni courtisans, ni armée; qu'il était seul, et que son génie lui suffisait pour conspirer la ruine de Napoléon, ce Son retour de l'Ile d'Elbe est une conspiration aussi, me dit-il, elle a réussi, et celle de Malet a échoué; mais j'espère avoir ma revanche, car je suis né conjuré comme il est né soldat. Retournez donc d'où vous êtes venu, » me dit-il. Et il me reconduisit jusqu'à la descente sur Neuchatel.
Depuis ce jour je n'ai plus entendu parler de l'abbé Lafond. Il rentra dans l'ombre de ses complots, ou bien il en recueillit le fruit après la Restauration dans quelque grosse chapelle des maisons des princes. Walter Scott n'a jamais décrit un type plus pittoresque de conspirateur. Il faisait son métier gaiement, comme dit Mirabeau. Il était jeune, jovial, et ses traits tenaient plus du comédien que du prêtre. Il conspirait, envers et contre tous, à front découvert.
En revenant de visiter l'abbé Lafond, je pensai qu'il y aurait peut-être indiscrétion à rentrer chez ]y[mes jg Vincy. Je traversai le lac de Genève dans un bateau de pêcheur, et je résolus d'aller passer le temps de mon exil dans le Chablais, sur la côte opposée, en vue de Vincy.
Le batelier du Chablais tenait en même temps une petite auberge dans un village voisin du lac, appelé, je crois, Narnier. J'étais très sobre par nature et très économe de mes vingt-cinq louis par nécessité. Je convins avec lui qu'il me nourrirait à sa table, à douze sous par jour, et qu'il me permettrait de me loger seul au bord du lac, dans une petite maison déserte de douanier,
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dont l'unique fenêtre ouvrait sans vitres sur les flots.
Un bois de lit sans matelas, rembourré de foin et recouvert d'une couverture, était tout l'ameublement de la maison. La fille unique du batelier suisse, d'un caractère gai et d'une très honnête conduite, venait tous les matins renouveler ma botte de foin et m^'apporter le morceau de pain et la jatte de crème de mon déjeuner. Elle était très reconnaissante de mon respect pour elle, et très pieuse, comme les paysans de Savoie. C'était mon unique société; mais cette société naïve et cependant spirituelle me suffisait complètement. Je vivais avec les rêves et les livres. Ma seule dépense était la location des ouvrages du cabinet de lecture de la petite ville de Nyons, en Suisse. Mon hôte, le pêcheur de Narnier, me les apportait une fois par semaine, quand il allait passer les Savoyards dans le pays de Vaud. Parfois j'écrivais quelques vers, aussi mélancoliques que le site, l'heure, l'exil, la solitude et la nuit. Des imprécations contre la tyrannie, des ironies contre la versatilité et l'ingratitude des peuples qui acclament ceux qui les oppriment, qui abandonnent ceux qui les délivrent et les respectent, formaient le fond de ces poésies. J'en retrouve encore dans ma mémoire. Je sais bien que j'en retrouverais encore d'autres gravées au crayon sur les murs blanchis à la chaux de ma chambre du Chablais. Je me figurais être un Tacite et un Ovide relé-
gués en un seul homme dans les forêts de la Scythie, n'osant pas combattre contre l'empire avec les barbares, et craignant, s'il combattait pour César, de commettre un parricide contre Rome.
Ces premiers mois de ma vie politique furent romanesques, tristes, pleins de songes et quelquefois de délices d'imagination. Je ne croyais pas au succès durable de l'attentat tout personnel de Napoléon contre la France, malgré le sang que le fanatisme de tous les soldats de la France mettait à son service. La France venait de goûter un an de vraie liberté, elle ne pouvait pas l'oublier longtemps. Si Napoléon était vaincu dans sa première bataille, sa défaite le tuait; s'il était vainqueur, la liberté, avec laquelle il était incompatible, le détrônait. Ce n'était pas un de ces hommes qui se limitent: il lui fallait tout ou rien. Les vaines parades de représentation nationale qu'il jouait au Champ de cMai, peu de jours avant Waterloo, ne trompaient personne. La seule constitution était un cri de son armée, le lende^ main d'une grande victoire. La France, il faut le dire, craignait presque autant cette victoire qu'elle