‹ A. de Lamartine, 1790-1847Chapitre 16 sur 164 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

redoutait une défaite. L'une était la défaite des institutions libérales; l'autre, la défaite du pays. On ne savait pas de laquelle on se relèverait le plus tôt. Ces réflexions, qui étaient celles de tout le monde, agitaient mes nuits sur ma botte de foin, dans ma chambre borgne, pendant les splendides nuits d'été éclairées par la lune sur les flots retentissants du lac de Genève.

J'écrivis alors mes premières lignes politiques. Ce premier écrit était une lettre républicaine, adressée au ministre de l'intérieur, Carnot. Je lui reprochais, en termes acerbes et cependant empreints d'un reste d'estime et d'espérance, d'avoir accepté du tyran le mandat de renier la république, et de s'aUier, lui, le tribun militaire de la Terreur, coupable de condescendance envers les licteurs du comité de salut public, de s'allier avec l'auteur du i8 brumaire, et de se décorer d'un titre de comte, désaveu de tous ses principes. Je lui demandais compte de ces concessions à la tyrannie renaissante; je lui demandais d'élever la voix et de mettre au moins des conditions civiques à cette prostration à tout prix dont il scandalisait les royalistes et les républicains. La France, alors, pourrait croire en lui et se lever, non pour un homme suspect, mais pour elle-même.

Mon vieil ami M. de Mézod, à qui je fis passer cette lettre politique par M. de Lamarre, ami et complice de l'abbé Lafond, doit avoir encore cette adresse à Carnot.

M. de Lamarre, ancien républicain, devenu ardent royaliste, se tenait à cheval sur les deux frontières de France et du pays de Vaud, pour favoriser les conspirations et faire passer les nouvelles d'un pays dans l'autre. J'avais eu occasion de le connaître, en France, chez MM. Chavériat, amis de ma famille à Moirans, er, en Suisse, au château de Vincy. Il m'avait pris en amitié à cause de ma verdeur d'antipathie contre Napoléon et de mon royalisme mêlé d'idées grecques et romaines sur la tyrannie. On trouva ma lettre étonnante sous la main d'un jeune garde du corps du roi de France. J'ignore si elle parvint jamais à son adresse.

Peu de jours après, l'illumination de quelques édifices dans les campagnes du canton de Vaud m'annonça dans la nuit une grande nouvelle. C'était la défaite de Waterloo et la rentrée nocturne de Napoléon sans armée à Paris. Il perdit le temps en conciliabules avec ses partisans, devenus rares ou traîtres, et avec ses frères, restés plus confiants que lui dans sa fortune. Voyant qu'il se trahissait lui-même, la Chambre des députés le menaça; ses ministres le trahirent. Il ne sut

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