‹ A. de Lamartine, 1790-1847Chapitre 23 sur 164 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

presque insurmontables, à retrouver à Paris la personne que j'aurais suivie, à travers toutes les impossibilités, au bout de l'univers. Je ne voyais qu'elle, et je ne sortais qu'à la chute du jour, aux heures où je pouvais la voir ou seulement entrevoir son ombre à travers les rideaux de sa fenêtre de l'autre côté du fleuve.

M. BrilTaut raconte dans ses ^Mémoires qu'il me rencontrait souvent, sur un des ponts de Paris, donnant le bras à une grande et belle personne, languissante et affaissée, qu'il prenait pour ma sœur et qu'il sut plus tard être une créole cherchant le soleil de son climat pour ranimer sa jeune vie le long des galeries du midi, sur le quai du Louvre. C'était vrai. Quand je l'avais ramenée à sa porte, je me hâtais de rentrer chez un. de mes amis, le comte Aymon de Virieu. Il m'avait prêté, comme un frère, une pièce de son appartement dans un vaste hôtel, aujourd'hui détruit, que le maréchal de Richelieu avait élevé à la fin du dernier siècle.

Occupé d'une seule pensée, j'y vivais comme un cénobite ou comme un prisonnier de l'amour. Je n'y recevais absolument personne; j'y vivais de rien, afin de prolonger mes très modiques ressources en les ménageant. Un charmant enfant, fils de la concierge, pénétrait seul avec son chien dans ma chambre basse, située au-dessus de sa loge. L'hôtel est abattu; la loge et la petite croisée de ma mansarde subsistent encore sur la

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rue; j'y jette tous les jours en passant un regard de piété pour les rares souvenirs de bonheur qu'elles me retracent. Je la voyais passer de cette fenêtre de temps en temps; c'était assez. Un regard unissait nos deux âmes. Le bruit des roues de sa voiture me laissait dans un ébranlement qui durait des heures.

Le pauvre enfant de la concierge, devenu graveur à Lyon, est mort seulement cette année; je l'ai nourri jusqu'à son dernier jour. Le chien m'a suivi en Italie; une secousse dans les marais Pontins l'a fait tomber de la calèche sous les pas des carabiniers du pape qui m'escortaient; j'ai fait faire par le cardinal-ministre de vaines recherches pour le retrouver. Je lui ai donné des larmes. Il sera devenu le compagnon des brigands d'Ostie ou de Fondi. Ainsi se dispersent les groupes humains, et moi je reste seul encore de ce temps, mais déjà expulsé de mon berceau champêtre et disputant ma tombe aux vicissitudes calamiteuses d'une vie d'angoisses.

Un morceau de pain, quelques fruits secs et un morceau de fromage, apportés par l'enfant, étaient toute ma nourriture. Un poêle entretenu par un peu de charbon chauffait bien ma chambre étroite et basse. Je n'en sortais plus jusqu'au lendemain. Pour occuper les longues solitudes de la soirée et de la journée, je lisais beaucoup et j'écrivais quelquefois. J'entendais le soir rouler les voitures portant les heureux du

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moment au bal, au théâtre, dans les salons, sans envier personne : je savais qu'elle n'y était pas. Quand Virieu sortait de sa chambre, élégamment vêtu, pour aller dans le monde, où il était très recherché pour son nom, son esprit, sa fortune, il passait par ma chambre, et je lui disais adieu, sans regret de ne pas le suivre. Mon cœur était plus plein que le sien.

J'avais été présenté par mon ami à deux hommes d'élite qui, bien que serviteurs du gouvernement tombé, avaient repris sans inconvenance des situations importantes conformes à leurs traditions paternelles sous le gouvernement nouveau. Ces deux hommes étaient M. le baron Mounier, fils du président de l'Assemblée constituante, et M. de Rayneval, le plus consommé et le plus aimable des diplomates français, alors secrétaire général des affaires étrangères. Ces hommes disnngués m'avaient accueiUi avec une faveur d'espérance qui devait m'ouvrir rot ou tard ou la carrière administrative, ou la carrière des ambassades, à laquelle je me sentais plus instinctivement prédestiné. L'ainé de mes oncles maternels, le comte des Roys, y avait dé-

buté avec une grande distinction. Il était mort prématurément, chargé d'affaires en Hollande, peu d'années avant la Révolution. Je brûlais de marcher sur ses pas dans cette voie des grandes affaires.

iM. d'Hauterive, archiviste des affaires étrangères, à qui j'avais plu aussi par ma docilité et par mon ardeur à m'instruire sous sa direction, m'admettait dans son cabinet, me livrait les correspondances en m'en donnant les clefs, et se plaisait à me former avec une bonté vraiment paternelle aux saines idées et à la science cachée de la haute diplomatie, dont il était l'archive vivante sous M. de Talleyrand. J'y passais quelques heures de la matinée, m'initiant ainsi par des études obscures, mais sérieuses, à la connaissance de l'Europe. J'ai dû beaucoup à ces études audessus de mon âge, qui développaient en moi le sentiment des réalités politiques, au lieu des utopies et des rêveries dont les journaux remplissaient et remplissent encore les têtes vides de leurs lecteurs, dans une matière qui ne supporte ni les rêves ni les utopies.

M. le baron Mounier, qui s'occupait davantage des questions constitutionnelles et de politique intérieure, me demanda alors un mémoire à présenter au roi et à M. Decazes, son ami, sur le vole que l'ancienne noblesse française pouvait avoir à jouer dans le gouvernement à deux Chambres. Je méditai quelque temps ce problème difficile

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