LIVRE DEUXIÈME
dans un pays où la révolution s'était accomplie pour faire place à une jalouse démocratie, et oii la noblesse, rentrée avec les princes anciens, devait retrouver la sienne dans les faits, pour ne pas la chercher dans l'intrigue ou dans la serviUté des cours. La question était bien ardue pour un jeune homme qui ne connaissait ni la royauté, ni l'aristocratie, ni la démocratie. Un Machiavel aurait à peine suffi à la résoudre.
Je remis néanmoins quelques semaines après ce mémoire à M. Mounier, par les mains de la personne qui me l'avait fait connaître et qui désirait ardemment que je pusse plaire aux hommes principaux de son intimité. Ce premier écrit politique étonna et charma M. Mounier et ses amis. M. Decazes, qui m'en a souvent parlé depuis, en fut également frappé et le communiqua au roi, auteur et organisateur de la charte.
Concilier les droits très contestables de la naissance, ce hasard de la caste, dont la monarchie fait un titre et dont la tradition fait un respect et une habitude, avec l'élection qui était ou qui devait être le titre de l'estime publique, tel était le sens général de cet écrit. Il ne faisait de la noblesse qu'une candidature parmi laquelle la démocratie élisait les membres de la pairie et les magistratures gratuites de la nation, rendait à l'aristocratie un caractère à la fois antique et nouveau, traditionnel et populaire, qui me paraissait associer heureusement les deux éléments peu
compatibles pour les confondre dans l'unité de l'élément national. C'était bien inexpérimenté, bien jeune, bien hasardé d'aperçus; mais, quoique superficiellement pensé, il y avait dans le style plus de netteté et plus de solidité qu'on ne pouvait naturellement en attendre de mon âge. L'écrit ne fut jamais imprimé; mais, passé de main en main parmi les hommes principaux du gouvernement, il eut un de ces succès confidentiels qui deviennent un souvenir et un titre dans la mémoire de ces hommes qui cherchent et qui trouvent des jeunes gens capables de populariser leurs idées.
Tel fut pour moi l'effet de ce mémoire, que, quand M. Mounier ou M. de Rayneval me présentaient à leurs puissants amis, on se rappelait mon nom, on se récriait sur mon âge et sur ma figure, et on se promettait de m'employer quand j'aurais mûri. Mais, quels que fussent mes efforts pour obtenir soit une place dans la diplomatie, soit une sous-préfecture, soit même un emploi plus humble qui me fixerait à Paris, les ministres ou les directeurs généraux, que je sollicitais vainement, me traitaient avec bonté, mais m'ajournaient tous par ce mot accompagné d'un sourire : (( Jeune homme, mûrissez et attendez le temps; il ne viendra que trop tôt. » Je me retirais découragé dans ma mansarde, maudissant les royalistes qui ne savaient pas reconnaître le présent que je leur offrais; et maudissant les bonapartistes et