LIVRE DEUXIÈME 6<Ç
les libéraux, auxquels, en conscience, je ne pouvais offrir ce qu'ils auraient sans doute moins négligé; car les oppositions sont mille fois plus empressées de se recruter que les partis en possession du pouvoir. Les uns sont riches de promesses, les autres sont avares des situations qu'ils ne veulent pas partager avec de nouveaux venus.
Je restai donc jusqu'au printemps, ballotté d'un espoir à l'autre, et quand j'en fus à mes dernières pièces d'or, je dis un adieu que je pressentais suprême à la seule personne qui m'attachait à cette terre, je maudis le destin qui me condamnait à aller enfouir dans une inutile obscurité des facultés que l'amour et la vanité grandissaient aux yeux de mion amour-propre, et je me jetai la nuit, tout consumé de fièvre et tout baigné de larmes, seul par bonheur, dans une de ces diligences, scène ordinaire des séparations et dans lesquelles les douleurs les plus poignantes n'avaient pas même ordinairement la liberté de leurs sanglots. Je n'en sortis qu'à Moulins, où je pris un peu de repos à Vhorel Je rcAllier.
Mon cœur était tellement meurtri dans ma poitrine, que mon esprit en fut tout troublé, et
que, pour la première et la seule fois de ma vie, je me laissai entraîner à une de ces puériles superstitions par lesquelles les malheureux espèrent chanpfer leur mauvaise fortune.
Pendant que je ruminais en silence sur un coin de la table d'hôte le dessert de fromage et de fruits du souper banal, j'aperçus, en levant les yeux, nonchalamment debout et silencieuses aussi devant moi, dans le fond ténébreux de la salle, deux belles jeunes filles muettes qui me contemplaient avec un air d'intérêt, comme si elles avaient été frappées de ma physionomie mélancolique, et qu'elles eussent deviné sous ma jeunesse le désespoir qui me faisait déjà détester la vie. Leurs yeux, d'un autre climat, brillaient d'une lueur d'étoiles sous les bandeaux de leurs cheveux noirs; de longs pendants d'oreilles et des colliers de perles enroulés de huit à dix tours sur leur cou et sur leur poitrine leur donnaient un caractère étrange et oriental qui rappelait les Bohémiens, ce mystère encore indéchiffré des populations nomades du monde inconnu.
Ellesétaientpresqueenfants par l'âge. Quelque chose de craintif et de sauvage à la fois se trahissait dans la distance où elles se tenaient de moi, dans quelques mots d'une langue étrangère qu'elles échangeaient ensemble, et dans la curiosité obstinée qui semblait les clouer à leur place, sans qu'elles osassent ni m'aborder ni faire un pas pour se retirer. Cependant, quand je me levai