‹ A. de Lamartine, 1790-1847Chapitre 26 sur 164 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

pour monter moi-même dans ma chambre, elles me suivirent à pas muets, comme deux chacals apprivoisés, dans le corridor sombre qui menait de la salle à l'escalier, en se tenant par la main. Je me retournai pour leur dire qu'elles se trompaient, si elles voulaient me séduire par des offres indélicates dont leur jeunesse et leur beauté devaient leur faire honte...

La plus grande, qui pouvait avoir tout au plus quatorze ou quinze ans, ne me laissa pas achever, (c Non, non, signor, me dit-elle avec un accent arabe ou italien, nous ne sommes ni vendues ni à vendre; demandez au maître de l'hôtel. Nous sommes envoyées tous les jours innocemment ici, au moment du dîner ou du souper des voyageurs, par notre grand'mère, pour proposer à ceux qui ont une destinée sur le front ou dans la main, de la leur révéler d'avance, afin qu'ils ne se trompent pas de route en commençant le chemin de la vie. Parmi tous ceux dont nous étudions le visage depuis huit jours que nous sommes à Moulins, nous n'avons pas encore rencontré des signes plus significatifs dans le front, dans la main, dans le pied, que ceux dont nous avons été frappées en entrant ce soir dans la salle. Vous vous croyez peut-être Français d'origine, mais vous ne l'êtes pas. Si vous remontez un peu loin dans votre généalogie, vous découvrirez certainement que vous êtes Sarrasin. »

Je commençai à être frappé à mon tour de la

miraculeuse intelligence des signes corporels de ces deux jeunes filles; car il n'y avait pas bien des années que le vrai nom de mes ancêtres était oAllamartine, et la tradition les faisait sortir d'un grand village du Maçonnais, colonie exclusivement arabe jusqu'à nos jours, et dont aucune mésalliance ne mêlait le sang arabe au sang gaulois. Le caractère sarrasin de cette race conservée dans cette oasis, la taille haute et mince, l'œil noir, le nez aquilin, le cou-de-pied très élevé sur la plante cambrée, le talon détaché, les doigts mordant la terre; les doigts de la main maigres, allongés et cependant fortement noués par les muscles des jointures, conservaient à toute la famille ces marques de noblesse essentiellement arabes, que des regards sarrasins exercés à la chiromancie ne pouvaient manquer de reconnaître.

Je souris. « Nous sommes ainsi de la même famille? leur dis-je en badinant. — Oui, oui! s'écrièrent-elles en me prenant par les deux bras et en m'entraînant vers la rue sombre, comme deux sœurs qui jouent avec un frère. — Et où voulez-vous me conduire? leur dis-je en résistant faiblement. — Chez notre grand'mère, » me dirent-elles en insistant et en me faisant traverser, moitié de gré, moitié de force, la grande place du marché qui faisait face à l'auberge.

Après l'avoir franchie, elles tournent à droite, traversent plusieurs rues inconnues, entrent dans un faubourg composé de petites maisons basses,

bâties en briques et en terre, et me font entrer dans la cour d'une des plus sordides demeures. Un escalier extérieur en bois, avec une corde pour rampe, conduisait sur une galerie découverte. Par une porte en toile qui tombait en lambeaux, elles m'introduisirent dans une chambre plus semblable à une tente du désert qu'à une demeure décente dans une ville d'un pays civilisé.

Une femme âgée, magnifiquement vêtue de pourpre en haillons, avec des ornements d'or, des perles, des bracelets aux jambes et aux bras, au milieu de nombreux petits enfants et de grands chiens lévriers de Perse, était accroupie auprès d'un brasier qu'elle soufflait avec le vent d'un éventail pour faire bouillir de nombreux petits vases qui contenaient le souper de toute la famille. Un petit enfant demi-nu, de trois ans, était encore suspendu à sa mamelle, comme un fruit tardif resté sur la branche après la saison.

Me voyant entrer, la vieille bohémienne se leva et toucha presque de la tête fj plancher de la chambre. Elle avait dû être belle, et elle en gardait les traces. Ses traits maigres et pâles avaient une noblesse que l'origine orientale laisse subsister dans ces races jusque sous les lividités de la misère et de la faim. On sent les grandes noblesses déchues, mais plus fières sous la tente en loques, que dans les palais les reines de la mendicité.

Les jeunes filles lui dirent quelques mots dans

yo LAMARTINE PAR L U I - M f M E

une langue que je ne compris pas, et lui firent remarquer ma taille, mes mains, mon front, toutes les preuves sarrasines de ma race, et surtout mes pieds. La mère parut partager leur étonnement, et me prit la main pour en examiner, avec une gravité tout arabe, la paume et les lignes légères qui s'y croisaient en autant d'hiéroglyphes. Elle se replia en arrière comme à l'aspect d'un signe étrange, et les deux jeunes filles, se penchant à son exclamation et paraissant étonnées autant que leur mère, jetèrent un cri guttural de surprise et me regardèrent avec un air de respect que je ne leur avais pas encore inspiré jusque-là.

La mère, reprenant ma main qu'elle avait laissée retomber, continua son examen, et, découvrant une nouvelle combinaison de lignes, jeta un second cri et appela encore ses filles pour leur faire admirer je ne sais quel signe rare dans la chiromancie; puis, en approchant davantage sa figure de la paume de ma main, elle jeta un cri qui paraissait véritablement involontaire, à l'aspect d'un troisième phénomène prophétique dans ces délinéaments de la main ouverte, et s'écria je ne sais quoi dans sa langue natale que je ne pus comprendre, mais qui fit pâUr les deux jeunes filles.

« Qu'est-ce qu'elle dit? demandai-je à l'ainée qui avait changé d'expression et qui s'était éloignée de moi avec un air de respect et de crainte qui paraissait tout à fait sincère.

— Elle dit, me répondit la jeune fille, qu'en

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