‹ A. de Lamartine, 1790-1847Chapitre 31 sur 164 · LIVRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIEME

constamment le fond de mon âme et que j'avais été forcé par la nécessité de laisser mourante à Paris. Mon père et ma mère étaient dans une grande gêne domestique alors; il m'aurait été impossible d'aggraver leurs charges en y ajoutant le poids d'une pension nécessaire pour me faire vivre à Paris. Quant à mes oncles et à mes tantes, ils étaient riches et très capables de me soutenir à toutes les hauteurs d'existence; mais ils ne voulaient à aucun prix, non par avarice, mais par désir de me fixer auprès d'eux, favoriser en moi ce désir de liberté et de vie à distance que je manifestais trop à leurs yeux; peut-être aussi ma profonde tristesse, ma vie retirée, mon silence enveloppé de mystère, leur laissaient-ils. deviner un attachement dont ils ne pouvaient connaître la pureté et leur faisaient-ils désirer l'épreuve de l'absence et du temps pour l'éteindre.

Les derniers jours de l'automne rappelèrent mon père, ma mère et mes sœurs dans leur maison de ville à Alâcon, pour y laisser voir leurs charmantes filles, bien capables d'appeler l'attention des jeunes hommes à marier dans la Bourgogne ou dans la Franche-Comté, et pour jouir de la

société très nombreuse, très élégante et vraiment très distinguée de Mâcon, ville alors d'une élégance aristocratique et d'une urbanité qui la rendaient comparable aux plus grandes villes de France. Une rare harmonie de goûts et d'affection y régnait entre toutes les classes mêlées de noblesse sans morgue et de bourgeoisie opulente qui en faisaient le fond. Le salon de ma mère et celui de mon oncle en faisaient le centre. Le salon de ma mère réunissait les mères, les filles, la belle jeunesse du pays, l'élite des étrangers et des artistes de cette véritable colonie de tous les agréments, dans ce pays de plaisir où l'on ne regrettait nullement Paris.

Le salon de mon oncle, dont j'ai donné la description dans les Confidences^ était exclusivement politique. Une douzaine d'hommes distingués s'y rassemblaient tous les soirs pour commenter avec plus ou moins de passion les événements du jour, les questions du temps. J'étais obligé d'y aller tous les jours moi-même par décence et par parenté. Bien que silencieux par nature et par tristesse, je n'avais garde d'y manquer. J'y jouissais, comme auditeur, des conversations générales très variées, très passionnées, très libres, que la tolérance du gouvernement constitutionnel des Bourbons autorisait, sans aucune espèce de crainte ou de contrainte, dans tous les centres d'esprit public.

Ce salon était le centre de deux ou trois pro-

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