‹ A. de Lamartine, 1790-1847Chapitre 32 sur 164 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

vinces. Il ne passait aucun étranger de marque dans le pays qui ne se fit un devoir d'y être admis. Mon oncle, frère aine de mon père, riche, indépendant, lettré, savant, studieux, homme d'un rare et habile esprit, n'avait jamais voulu rien être depuis sa jeunesse qu'un dilettante jugeant de toute chose et ne s'imposant aucune responsabilité dans la vie, hors la responsabilité d'une très haute et très juste considération personnelle. Aussi l'avait-il atteinte et en jouissait-il avec une incontestable supériorité d'estime et d'autorité d'esprit. Nul n'aurait eu l'audace et l'injustice de l'attaquer, même parmi ceux qui lui supposaient des opinions plus bourboniennes que les leurs. Au fond, il en avait peu. Trempé de bonne heure dans l'ardente opposition de la noblesse de province au pouvoir absolu, opposition si éloquemment représentée par Mirabeau, avec qui il était en correspondance, il en était resté à l'Assemblée constituante un peu monarchique et très libéral. Mais sa société était en général beaucoup plus royaliste que lui. Son salon retentissait tous les soirs des plus vives discussions sur les affaires publiques. Le gouvernement dans la personne des ministres y était représenté comme une trahison organisée contre la monarchie des Bourbons. On y commentait les diatribes de M. de Chateaubriand, qui jouait alors les deux rôles d'ultràroyahste et d'ultrà-libéral dans le Conservateur. La frénésie de cette double et contradictoire

Opposition prêtait des déclamations aux deuxpartis.

Trop jeune pour avoir autorité dans ces discussions, j'y gardais le silence de ma modestie, mais j'en sortais aigri contre ces hommes de passion, les uns émigrés rentrés, les autres monarchistes inconséquents s'exprimant comme des fanatiques de liberté à la moindre mesure de répression de la licence par les ministres d'un roi qu'ils dénigraient jusqu'au mépris en prétendant diviniser jusqu'à l'idolâtrie la cause monarchique. Mon oncle, plus modéré et plus prudent au fond, les laissait pérorer sans les réfuter et sans les applaudir, avec la complaisance d'un maître de maison qui tient plus à l'intérêt de son salon qu'au bon sens de ses habitués. J'avoue que ce dévergondage d'idées et ces violences de paroles me scandalisaient plus que lui. Mon père, homme d'une probité d'esprit antique et d'une bonne foi chevaleresque, ne pouvait les supporter sans dégoût. Il évitait autant qu'il le pouvait d'y assister, et se retirait pour les blâmer en liberté avec moi sans offenser les amis de son frère. Je pensais dès cette époque comme lui. Je ne croyais pas que l'exagération des principes fût de nature à convertir au royalisme pratique une nation qui cherchait la concorde dans le gouvernement de ses rois, et que le dénigrement des ministres fût la saine popularité des rois. Mais on conçoit que la politique, entrant tous les soirs en moi par tous

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