‹ A. de Lamartine, 1790-1847Chapitre 33 sur 164 · LIVRE DEUXIÈME S · texte numérisé non relu

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les pores, me fit beaucoup réfléchir malgré moi sur ces questions étrangères ordinairement à la jeunesse. C'est là que je pris de bonne heure l'antipathie pour ces oppositions violentes de mauvaise humeur et de mauvaise foi qui forment sous les régimes parlementaires le fond de la France. J'étais, comme mon père, trop sincère pour être un homme de parti; je n'ai jamais pu l'être depuis que très peu de temps, et juste quand l'esprit de parti, qui se mêle à tout, même à la vérité, traversait par hasard la hgne d'opinion dans laquelle je marchais. Il y a de ces rencontres; on peut en profiter quand elles se présentent; elles fortifient un moment la vérité. Mais il ne faut pas s'y arrêter une heure de plus que le vrai lui-même ne s'y arrête; autrement on risque d'être entraîné dans le faux, d'où l'on ne peut plus rejoindre sa route. C'est ce qui est arrivé à tous les hommes parlementaires qui ont préféré leur popularité à l'isolement virginal de leur conscience ; c'est ce qui m'est arrivé une seule fois à moi-même, comme je le raconterai à la fin de ces confessions, et c'est ce qui m'a laissé en politique mon seul repentir.

Mais j'étais déjà bien loin de la politique quel- [ues mois après ces premières secousses d'esprit

que j'avais reçues dans le salon passionné de mon oncle. Une lettre, pleine de tendresse et de piété, qui m'était venue de Paris à la fin de novembre, m'avait entièrement détaché de la terre et transporté avec toutes mes pensées au ciel. Cette lettre, écrite pendant la dernière nuit d'une longue et douce agonie, après la communion que le prêtre avait apportée à la malade, était un suprême adieu. Elle s'y félicitait de la bonté divine dont le prêtre avait été l'interprète et qui, en lui pardonnant l'attachement trop exclusif qu'elle avait nourri sur la terre, lui permettrait de le continuer en le sanctifiant dans le cas où elle recouvrerait la vie. Le soir du même jour, j'appris qu'elle avait expiré après avoir fait porter à la poste cette lettre, chaude encore de son dernier soupir.

Toute ambition politique mourut en moi avec celle qui en était le mobile. Je ne désirais un emploi à Paris que pour me rapprocher d'elle. Qu'avais-je à y désirer maintenant? Je crus ma vie terminée avec la sienne; je m'enveloppai dans son linceul. Je m'enfermai pendant plusieurs mois dans ma chambre sous prétexte de maladie. Mon corps n'était point malade, mais mon âme était morte. Je me souviens qu'à dater de ce jour, n'aspirant plus qu'à la rejoindre, je me mis à calculer les jours au rebours des autres hommes, en défalquant tous les soirs un jour de moins du calendrier et en me disant, en me couchant le soir sur

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mon lit : « Encore une journée retranchée du nombre des jours que j'ai à végéter ici-bas loin d'elle! Encore un jour retranché des jours qui me séparent du moment où l'éternité doit me réunir à celle sans qui la vie n'est qu'un supplice. » Ma mère, qui voyait le deuil de mes traits, n'osait m'interroo^er sur la cause de cette réclusion complète de tous les plaisirs et de tous les soucis de mon âge. Tout le monde soupçonnait en moi quelque passion mystérieuse pour une personne inconnue. Ce n'était que la passion delà tombe! La religion, à laquelle les grandes douleurs ouvrent l'âme, et que l'exemple avait ressuscitée en moi comme moyen de communication delà terre au ciel, m'empêchait seule de devancer l'appel de Dieu.

L'automne, l'hiver, le printemps, ne furent pour moi qu'une pensée sans distraction et sans occupation possible. A quoi bon penser, à quoi bon écrire? A quoi bon même changer de séjour ou de latitude ici-bas? Y avait-il pour moi un autre but dans la vie que le but de cette réunion que la mort m'avait enlevé et qu'elle avait placé au ciel?

Une lettre de M. le général de Lagarde, dont j'avais dû la connaissance et l'amitié au comte Aymonde Virieu, mon confident intime, m'arriva inopinément alors. Ce général avait failli être assassiné à Nîmes en résistant héroïquement à l'émeute de la populace fanatique contre les protestants; il devait bientôt après courir les mêmes dangers à Madrid, en défendant la politique modératrice de la France contre les fanatiques de la révolution de Cadix.

M. de Lagarde, envoyé de France en Bavière, m'écrivait de venir le joindre à Paris à jour fixe; qu'il avait obtenu du ministère de m'emmener avec lui à Munich, et qu'après y avoir résidé quelque temps comme secrétaire confidentiel, il obtiendrait pour moi le caractère de secrétaire officiel de la légation.

Je fus sensible à ce souvenir de M. le général de Lagarde. Cependant j'étais décidé à le remercier et à ne pas sortir de mon inaction désespérée, en attendant dans l'inertie la mort que je croyais prochaine et que je désirais ardemment. Mais ma mère, qui voulait à tout prix donner une secousse salutaire à mon âme parle déplacement de ma vie et de mes pensées, me représenta si fortement et si tendrement l'inconvenance d'un refus après avoir tant sollicité un poste diplom^atique, que je consentis à partir pour Paris. J'y arrivai malade de chagrin, et pendant que, par les soins de M. Alain, qui avait reçu le dernier soupir de

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