I. I \' R E DEUXIÈME
la personne qui était pour moi tout Paris, je me rétablissais avant d'aller voir M. de Lagarde, l'envoyé partait inopinément pour Munich, par l'ordre du ministère. Son départ ne m'affecta que très légèrement, et, après quelques semaines passées à Paris à recueillir les circonstances et les saints vestiges de la mort, je repartis pour Milly, sans aucun regret de l'occasion manquée. Jamais ambition ne fut plus complètement éteinte dans mon esprit. Rien ne valait la peine de rien. Je repris la vie solitaire et méditative que j'y avais menée quelques mois auparavant, et j'y achevai les zMéditations poétiques, expression sincère et pieuse de mon découragement d'ici-bas et de mon aspiration à une réunion dans le monde de mes pensées ou de mes rêves.
pens
Au retour de l'hiver, qui ramenait ma tamille à la ville, ma mère attentive me provoqua encore à tenter la fortune. Elle avait en silence accumulé pour moi, à force d'économie, un petit pécule qu'elle me conjura d'accepter pour aller passer quelques mois à Paris, espérant que les nombreuses protections que je m'y étais préparées déjà en hommes et en femmes, par le bruit sourd
90 L A M A RT I N E P A R L U 1 - iM É M E
de mes poésies courant de bouche en bouche, détermineraient peut-être le gouvernement à m'ouvrir la carrière active des ambassades. Je cédai sans ardeur et sans aucune espérance à ses instances. Je revins, l'âme consternée et découragée, reprendre à Paris, dans le grand hôtel du maréchal de Richelieu, non plus la mansarde basse audessus de la loge du concierge, mais une mansarde au-dessus des grands appartements donnant sur le jardin qui s'étendait alors jusqu'au boulevard. Ces appartements conservaient dans les marbres des cheminées, dans les encadrements dorés et dans les dessus de porte par Watteau, les traces d'une élégance et d'une opulence en contraste avec leur destination actuelle. J'y reçus la visite de mes amis, pleins des pressentiments les plus favorables sur ce qu'ils appelaient mes talents, et me présageant tous une haute fortune égale à ces aptitudes exagérées par leur amitié. Le jeune et beau duc de Rohan, prince de Léon, qui m'avait admis à sa familiarité, ne me quittait guère. Il sortait des mousquetaires; il se faisait remarquer par la richesse et l'élégance de ses équipages. Il possédait le magnifique château des La Rochefoucauld, à la Roche-Guyon. Il m'y conduisait quelquefois avec ses amis, devenus les miens, parmilesquelsétaientM. de Genoude, jeune écrivnin politique cherchant fortune dans son talent et dans ses relations, et M. Rocher, jeune poète remarqué depuis pour son éloquence au
barreau, devenu secrétaire général du ministre de la justice, et retiré maintenant à Toulouse, dans les lettres, asile de son âge mûr et ornement alors de sa jeunesse.
Je recevais souvent aussi la visite de Mathieu de Montmorency, enthousiaste de mes vers, oubliant la distance du rang et du nom et la comblant parla condescendance de l'amidé. Il s'intéressait vivement à moi; il promettait à mes amis que s'il parvenait, comme on le prévoyait alors, au ministère des affaires étrangères, le premier acte qu'il signerait serait ma nomination de chargé d'affaires dans quelque cour d'Espagne, d'Allemagne ou d'Italie. Il m'a conservé sa prédilection jusqu'à sa mort et m'en a légué la preuve dans son testament (son portrait par Gérard).
M. de Bonald, M. l'abbé de Lamennais, tous les chefs du pard royaliste groupés autour de M. de Chateaubriand dans la revue du Conservateur, à fexception de M. de Chateaubriand que je ne conaissais pas et qui m'a toujours manifesté plus tard un éloignement sans motif, me comblaient de prévenances et d'accueil. Le para libéral ne me témoignait pas moins de faveur, bien que je ne méritasse cette faveur par aucune condescendance d'opinion déloyale de ma part.
Je fréquentais assidûment trois salons de nuances diverses : celui de M™^ de Montcalm, sœur chérie du premier ministre, le duc de Richelieu; celui de M"^^ de Saint-Aulaire, très jeune
alors, une des plus belles personnes de Paris, centre de toute la société lettrée de cette époque; celui de M"^^ la duchesse de Broglie, fille de M"^^ de Staël, très jeune et aussi très belle, mais dont les vertus et les mérites sévères répandaient autour d'elle une vénération anticipée qui la faisait contempler sans autre éblouissement que celui du culte pour les choses saintes.
On avait pour moi dans ces trois salons, ou plutôt dans ces trois portiques par lesquels j'entrais dans le monde, des bontés dont je n'abusai jamais et dont je serai éternellement reconnaissant.
Chez M"^^ de iMontcalm, c'était une société en retraite, extrêmement choisie, composée de quelques femmes ravissantes défigure et remarquables de goût, telles que M"^^ de Clermont-Lodève, déjà veuve à dix-neuf ans et devenue depuis la marquise Edouard de Lagrange, doublement célèbre par la beauté et par le goût des lettres; la jeune princesse de Talmont, devenue depuis M"^^ de La Rochejaquelein, fille de la duchesse de Duras, aussi belle peut-être, mais d'une beauté toute plastique, plus propre à ravir le regard qu'à émouvoir la contemplation.
LIVREDEUXIÈ.ME ^^
L'ambassadeur de Russie, Pozzo di Borgo, y venait comme moi tous les jours. C'est une des quatre ou cinq figures historiques les plus grecques et les plus caractérisées que j'ai vues dans ma vie. Toujours jeune, toujours beau jusqu'aux limites de l'âge, on lisait sur sa physionomie le bonheur, i'audace et la finesse des hommes qui dominent leur obscurité originelle et qui se lancent dans les grandes aventures sans se décourager ni se lasser, jusqu'à ce qu'une de ces vagues sur lesquelles ils ont si longtemps échoué les porte enfin vainqueurs et triomphants sur le rivage sûr et immuable d'une grande existence. Corse comme Bonaparte, ennemi intime et persévérant de son heureux compatriote, Pozzo di Borgo, d'abord membre de l'Assemblée constituante, puis émigré, puis cherchant dans tout l'univers des ennemis à la France, comme Annibal au peuple romain, avait enfin trouvé en Russie une patrie d'adoption à laquelle il avait inoculé sa haine corse contre le César de l'Europe. Devenu aide de cam.p de l'empereur Alexandre, pendant la campagne de Moscou, il lui avait appris le secret de vaincre en reculant, par les distances et par les climats. Après les désastres de la campagne de Leipzig et de France, il avait contribué de toute sa hame et de toute sa constance à écarter ces velléités de paix qui n'étaient à ses yeux que des haltes de l'Europe dans la victoire. Le détrônement et l'exil pouvaient seuls le satisfaire. Les
Bourbons devaient véritablement une partie du trône recouvré à ses bons offices. Il avait été un des coalisés les plus résolus du parti des hommes d'Etat dont M. de Talleyrand était le moteur en 1 8 14 et en 1 8 1 ^. Le roi Louis XV III lui avait offert, par reconnaissance et par égard pour l'empereur Alexandre, de le rapatrier et de lui confier un ministère en France. Pozzo di Borgo, homme prévoyant et pressentant les difficultés et les catastrophes, avait préféré assister en témoin influent au jeu de la fortune à Paris, comme ambassadeur de son maître et comme conseiller irresponsable des Bourbons. Telle était sa situation alors, telle il la conserva après 1850 jusqu'à l'affaiblissement de ses belles facultés par l'extrême vieillesse, modèle de bonheur comblé par la fortune à la fin d'une existence agitée. Il avait conservé pour M"^^ de Montcalm, sœur de son ami le duc de RicheUeu, l'attrait, la déférence, le respect que ses rapports avec ce ministre avaient établis entre eux depuis quelques années. Sa conversation, grave, pénétrante, accentuée, ne recherchait nullement les formes légères ou épigrammatiques de l'esprit qui caractérisent trop souvent ce qu'on appelle l'homme d'esprit en France. Il parlait gravement des choses graves, légèrement des choses légères. Le bon sens prévalait surtout dans ses entretiens ; l'agrément chez lui n'était que l'attrait du juste. La beauté gracieuse et noble de ses traits ajoutait au charme
LIV RE DEUXIÈME Cf^
qu'on éprouvait à l'entendre. On voyait que les grandes pensées ne lui coûtaient rien, pas même la peine de les formuler. Il voyait loin, juste et du premier coup d'œil. Il n'a donné aux Bourbons ni une illusion ni une témérité. Il soignait leur gouvernement comme si sa fortune eût dépendu de leur maintien ou de leur chute. Il était leur sujet volontaire, leur conseiller désintéressé. Il les aimait parce qu'une erreur de route pouvait les conduire à l'abîme. Ils ont dû à cette tutelle d'éviter bien des fautes et bien des crimes de règne. Je l'écoutais avec la modestie de mon âge et avec la conformité de mes sentiments pour leur cause; il me témoignait quelque attention dont j'appréciais la bonté.
Tous les hommes politiques qui avaient appartenu au gouvernement du duc de Richelieu étaient fidèles à ce salon et cultivaient avec désintéressement sa sœur. On y distinguait M. Mounier, M. de Rayneval, M. Bertin, l'homme d'État du journalisme. M. Mole, jeune encore, quoique né grave, y apparaissait souvent. Sa belle figure de sphinx à deviner, son silence digne et prudent, quelques mots rares, réfléchis, sensés, non compromettants, frappaient tous les regards, surtout les miens. C'était fhomme d'État en expectative, éminemment propre au gouvernement représentatif, moins l'éloquence, qu'il remplaçait par la considération. Il venait là évidemment pour faire sa cour par réticence à la royauté des Bourbons,
qu'il avait trop oubliés deux fois pendant l'empire dont il avait consenti à être le ministre très dévoué en 1810, et même en 181 )", après le retour del'ile d'Elbe. Il faisait quarantaine de ce dévouement à Bonaparte, avant de rentrer comme un des principaux rouages dans le mécanisme de la restauration. Il voulait qu'on sût oii le retrouver, si l'on avait besoin de lui, dans les rangs de ces hommes d'affaires prêts à servir toutes les causes gouvernementales, également éloignés des faveurs des royalistes exagérés et des inimitiés des oppositions malsonnantes. J'avais pour lui un penchant pour ainsi dire physique. Son extérieur rem.arquable m'enchantait, son sérieux donnait à penser, sa réserve imposait; il y avait du génie au repos dans son regard. Cet attrait fut une des causes cachées qui me portèrent à le soutenir avec désintéressement à la tribune, en 1840, contre les assauts désespérés de cette intrigue enragée qu'on appelait la coalition. Son génie n'était pas éloquent, son coup d'œil même n'était pas toujours sûr, mais sa situation était honnête. C'est cette situation que je défendais en lui.
Quant à la maîtresse de la maison, affligée de bonne heure d'une infirmité précoce qui la retenait habituellement couchée sur un divan du 1 salon, elle n'avait, comme le duc de Richelieu son frère, d'autre supériorité que celle d'un très juste bon sens. Dans ces temps de passion, c'était beaucoup que de conserver cet équilibre d'esprit