‹ A. de Lamartine, 1790-1847Chapitre 35 sur 164 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

qui voyait avec une courageuse indépendance les excès de royalisme et les frénésies d'opposition. On emportait de là une atmosphère de bon sens qui vous prémunissait contre l'air des autres salons, où s'agitaient des ambitions malfaisantes.

La littérature et la poésie n'avaient aucune part dans les conversations de ce salon. Je n'ai jamais lu ou récité de vers à M"^^ de Montcalm; elle m'aimait pour moi-même, et non pour mes talents en fleur. Elle n'était pas poétique, mais elle était de la nature du duc de Richelieu, politique et patriote dans le sens élevé du mot patrie^ la France avec les rois de ses ancêtres et la large place en Europe que son grand-oncle lui avait faite. Elle sentait que l'adoption d'un libéralisme aristocratique et populaire était la condition du règne nouveau, et que l'intrigue des hommes appelés, on ne sait pourquoi, doctrinaires, en était le danger. Ces hommes, nés de 1 8 14 pour dévorer ces règnes en s'y rendant nécessaires, avaient commencé par flatter le royalisme et par le servir dans les bureaux du ministre de l'intérieur, l'abbé de Montesquiou. Renversés par l'invasion bonapartiste en 181 )", ils avaient été à Gand se faire un titre de leur fidélité à un exil qui ne devait pas être long. Rentrés avec Louis XVIII, ils avaient formé, selon l'intérêt de leur ambition, une opposition équivoque ayant des caresses pour la cour et des réserves- dans les salons, et se portant comme un poids alternatif dans la balance pour

la faire pencher tantôt vers le royalisme, tantôt vers le libéralisme : dictateurs du quiproquo. M"^^ de Montcalm était trop franche pour ne pas détester ces hommes à deux faces : on n'en voyait point chez elle. Elle m'honorait, au contraire, d'un véritable et solide attachement. Emportée en quelques heures par le choléra, après la révolution de Juillet qui avait renversé toutes ses espérances et justifié ses antipathies contre les doctrinaires déjà zélés autour du gouvernement nouveau et devenus orléanistes en vingt-quatre heures, elle m'écrivit, le matin du jour de sa mort, une lettre oii elle ne se doutait pas encore de sa maladie. « Adieu, me disait-elle. Je vous quitte pour me mettre au lit. »

Le salon de M"^^ de Saint-Aulaire était composé surtout de ces hommes qui flottaient entre la cour et le peuple, personnages amphibies dont il était difficile de définir la nature. Presque tous avaient été, comme le maître de la maison, chambellans ou conseillers d'État ou préfets de Napoléon sous l'empire. Devenus 'chefs de haute administration, ou pairs, ou députés sous la restauration, ils jouissaient de leurs places et gar-

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