LIVRE D E U X n. M E
daient leurs intelligences dans l'opposition bonapartiste, décorée alors du très faux nom et du très faux semblant de libéralisme. Hommes de beaucoup d'esprit pour la plupart, ils caressaient tout ce qui, par sa jeunesse ou ses promesses de talent, pouvait faire honneur et popularité à leur groupe.
M. Decazes, déjà favori de Louis XVIII et qui avait obtenu la main d'une fille du premier lit de M. de Saint-Aulaire, avait là tous ses partisans empressés autour de sa fortune. Des jeunes hommes de la plus haute distinction, tels que M. Villemain, M. de Barante, M. Cousin, M. Lebrun, M. Beugnot, M. de Forbin, M. de Staël le fils, tous les philosophes, tous les poètes, tous les critiques, affluaient dans ce salon de l'éclectisme, sous les regards des plus charmantes femmes, protectrices d'une littérature nouvelle que la paix et la liberté faisaient éclore. J'y étais admis dans l'intimité la plus gracieuse depuis longtemps, et, sans en partager en rien les doctrines ambiguës, j'y jouissais exceptionnellement de la bienveillance des hommes et des femmes illustres qui s'y réunissaient le soir comme à l'hôtel de Rambouillet du temps. J'y récitais quelquefois des scènes de tragédies ou des poésies lyriques, au doux murmure des applaudissements. On s'y demandait comment un talent si inattendu pouvait être né de lui-même au fond d'une province ou au soleil de lltahe, sans que le gouvernement
lOO LAMARTINE PAR LUI-MEME
eût songé aie recruter pour son honneur ou pour sa clientèle. On espérait le lui enlever et l'enrôler dans les rangs de cette opposition mixte qui vivait d'ambition mécontente plus que de principes. Mais la maîtresse de ce salon n'avait aucune de ces pensées intéressées, et ne songeait qu'à jouir et à faire jouir ses nombreux affidés de la primeur d'un talent qui faisait un bruit sourd dans le monde des lettres. La sombre mélancolie de mes traits et le découragement complet de tous les plaisirs de mon âge inspiraient à tout le monde, et surtout aux jeunes femmes de cette société, une sorte de curiosité et d'intérêt pleins de réserve et de mystère qui ajoutaient beaucoup de prestige à mes vers. On se sentait ému par cette teinte de tristesse amoureuse et un peu mystique qui caractérisait pour la première fois en France cette poésie toute éclose de l'âme du poète. Nul ne m'interrogeait sur la cause parfaitement inconnue de ce précoce découragement de mes vers, mais tout le monde enviait la cause mystérieuse qui donnait de telles larmes à des yeux de vingt ans.
C'est l'époque où je fus présenté par M'^^'^ de Saint-Aulaire, son amie, à M^^^" la duchesse de