LIVRE TROISIÈME I
Débarqué à Naples, après quelques jours passés à bord dans la rade, comme pour laisser au peuple la liberté et la responsabilité de ces vengeances, le roi reprit, au nom du droit de conquête, la souveraineté absolue et pour ainsi dire dictatoriale de tout le royaume. Sa volonté devint la seule institution. Des commissions judiciaires achevèrent ce que la fureur du peuple avait commencé. Tout fut coupable de ce qui avait trempé ou seulement vécu sous les Français, ou servi l'État sous la république. L'aristocratie presque entière, les classes éclairées, les richesses, le talent, furent décimés pendant plusieurs mois par ces tribunaux de sang. La mort sur l'échafaud, l'exil sur les écueils de la mer de Sicile, l'emprisonnement dans les châteaux forts du royaume, purgèrent la ville, aux applaudissements des lailaroni. La royauté eut ses Fouquier-Tinville et son comité de salut pubHc qui lui désignait ses victimes. Le roi et la reine n'eurent pas besoin de provoquer ces sévices, ils n'eurent qu'à les accepter et souvent même à les modérer par l'exercice de leur droit de grâce. Ces crimes impunis firent accuser plus tard Ferdinand et Caroline d'une
soif de sang qui n'était ni dans leur nature, ni dans leur volonté. Ils s'éloignèrent même pour un temps de ces scènes de spoliation et de meurtre, pour aller triompher en Sicile et y récompenser Nelson par le titre de duc de Bronte et par la concession d'immenses domaines de la couronne. Pendant ce voyage, les Français abandonnèrent Rome ; les Napolitains y rentrèrent sur leurs pas. La république y succomba comme à Naples, f^t le peuple romain, regrettant le pape, traîna dans les rues les bustes de Brutus, et se vengea cruellement de ceux de ses concitoyens qui avaient voulu ressusciter une république reine du monde avec les populations rares et corrompues d'une théocratie vieille de deux mille ans. La populace couvrit d'opprobre les deux consuls de la république romaine, Zaccaleoni et de Matheis. Le général napolitain Naselli s'empara du gouvernement, légalisa les confiscations et les proscriptions. Pendant qu'on invoquait son retour au Vatican, le pape mourait à Valence, et les généraux français succombaient presque simultanément dans la basse Italie.
Le retour de Bonaparte d'Egypte, son arrivée à Paris, la facilité avec laquelle il renversa au
Liv retroisième 14^
18 brumaire le gouvernement du Directoire, dont l'inconstance française était déjà lasse, l'institution du Consulat, la bataille de Marengo, l'évacuation des Autrichiens, jetèrent de nouveau la cour de Naples dans la terreur. La reine partit pour Vienne, afin d'y surveiller ses intérêts auprès des ministres de l'empereur, son frère. La présence à Vienne de la reine Caroline sauva en effet son royaume. Elle employa le crédit naissant de l'empereur de Russie sur Bonaparte, pour obtenir de ce général diplomate, après Campo- Formio, le respect de ses Etats. Bonaparte pardonna et accorda tout pour se concilier la Russie. Murât, à la fois général et ambassadeur, se rendit de Florence à Naples, et reçut de la cour napolitaine l'accueil et les fêtes décernées par les souverains qu'il devait un jour remplacer.
La rupture de la paix d'Amiens, la guerre d'Autriche, l'élévation de Bonaparte à l'empire, son couronnement à Paris par la main du pape Pie VII, la couronne de Lombardie décernée par la basse Italie à l'empereur des Français, la campagne d'Austerlitz, la déroute de la flotte française par Nelson à Trafalgar, abattirent et
relevèrent tour à tour l'esprit de la cour de Naples. Bonaparte résolut de mettre fin à ces alternatives d'alliance forcée et de guerre dangereuse qui menaçaient ses desseins en Italie, par l'occupation définitive du royaume. Masséna tut chargé de le conquérir.
A son approche, le roi partit pour la Sicile. Ses deux fils, François et Léopold, se replièrent en Calabre avec l'armée napolitaine, toujours fidèle au roi, sous le commandement de M. de Damas, habile et courageux émigré fi-ançais. La reine rejoignit le roi à Païenne.
Bonaparte nomma son frère Joseph roi de Naples. Ce prince improvisé par la victoire fit poursuivre l'armée de Calabre par le général Régnier, à la tête de dix mille Français. Ces troupes d'élite rejetèrent en Sicile les deux premiers fils de la reine et les valeureux débris de leur armée. Les chefs de bandes napolitaines soutinrent seuls la guerre des partisans dans les provinces. Ces campagnes de guérillas conviennent mieux que les grandes guerres à ce peuple, parce que, peu propres à la discipline, ses soldats portent plus de passion personnelle et d'exploits héroïques dans les combats que de constance dans les longues campagnes. Le royaume de Naples n'est qu'une Vendée toujours vaincue, jamais soumise. Le prince de Hesse, Philipstad, rendit son nom immortel par la défense désespérée de Gaète.