‹ A. de Lamartine, 1790-1847Chapitre 49 sur 164 · LIVRE TROISIÈME I · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME I

Bientôt après avoir donné à son frère le trône de Naples, Bonaparte, voulant élever encore ce frère dans la hiérarchie des trônes, le rappela de Naples pour lui donner le vaste empire d'Espagne et des Amériques. Il nomma à sa place l'époux de sa sœur, l'aventureux et intrépide Murât, dont l'ambition fut mal satisfaite, parce qu'il avait espéré régner à Madrid. Mais Murât était un héros; Joseph n'était qu'un roi d'aventure.

Les Napolitains reçurent Murât avec un honorable orgueil qui leur promettait un règne militaire et qui semblait les associer d'avance aux exploits du soldat couronné qu'on leur donnait. Ce roi, un peu théâtral et un peu chevaleresque, leur rappela, en effet, pendant tout son règne, l'antiquité romaine et la chevalerie espagnole qui forment le fond de leur souvenir national. Il fut brillant et il fut aimé. Il mérita de l'être par la magnanimité de son caractère. L'ingratitude seule envers celui qui lui avait donné la couronne ternit la fin de son règne. On sait comment, après la déroute de Moscou, campagne dans laquelle il avait fait des prodiges de valeur, il abandonna les

restes de l'armée française laissés en Allemagne à la merci des défections et des éléments, et revint à Naples négocier secrètement avec les Anglais pour sauver ses sujets et sa couronne des désastres de Napoléon. On connaît sa campagne équivoque et concertée avec les Autrichiens dans la basse Italie contre Eugène de Beauharnais, vice-roi de Milan, sa défaite, son retour à Naples, son détronement, sa fuite de Naples en 181 )", son entreprise aventureuse pour reconquérir ses États, sa mort tragique mais toujours héroïque sous les balles des Bourbons à Pizzo. Le roi Ferdinand, féroce comme la peur, ne comprit pas dans cette occasion la grandeur de la magnanimité qui lui conseillait de voir dans Murât un rival et non une victime.

Le roi Ferdinand, toujours secondé par les Anglais, lança de Palerme une proclamation qui lui soumit le royaume. Son second fils, Léopold, entra triomphalement à Naples avec les Autrichiens et les Siciliens.

Le règne des souverains détrônés n'eut point de prétexte aux vengeances. Il fut doux, heureux, bien administré jusqu'en 1820. Les restes des

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brigands seuls exercèrent des sévices dans quelques provinces contre les familles entachées d'esprit français. Cependant le prince de Canosa, ministre de la police, luttant d'influence avec le chevalier de Medici, ministre des finances, donna à quelques années de ce règne un aspect et une renommée de rigueur dont on accusait moins le vieux roi que sa femme et son ministre. La société secrète des calderari, fanatiques de la plus basse classe du peuple, fut particulièrement ravivée par la cour. La société plus élevée des carhonariy d'abord persécutée par Murât, puis fomentée contre les Français par la reine, puis enfin aliénée de la cour par haine et par jalousie contre les calderari, commença à s'étendre dans le royaume et à chercher des complices dans l'armée.

La reine était morte à Vienne ; femme politique supérieure, éprouvée toute sa vie par l'excessive prospérité ou par l'excessive infortune. Le vieux roi avait épousé avec un demi-mystère une Sicilienne d'une rare beauté, la duchesse de Floridia. Elle ne signalait son influence que par son dévouement au roi et par sa libérahté envers le peuple. Très réservée sur la pohtique, la duchesse de Floridia ne paraissait inspirer d'ombrage ni à don Francesco, fils aine du roi, ni à la princesse royale son épouse, ni au prince Léopold, second fils de Ferdinand, uniquement occupé de ses plaisirs.

Don Francesco, destiné à succéder à la couronne, était un prince sédentaire, valétudinaire,

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instruit, adonné à l'étude, vivant dans l'isolement de la cour et des factions, au milieu de sa belle et nombreuse famille dans le fond du palais. Il avait pour le vieux monarque son père un respect et une déférence qui rappelaient les temps bibliques; prêt à se compromettre pour lui dans les temps difficiles et à porter la responsabilité du malheur ou des fautes, prêt à rentrer dans l'obscurité quand les circonstances étaient calmes et régulières.

Sa fille aînée, la charmante princesse Christine, destinée au roi d'Espagne Ferdinand, son cousin, était par sa grâce, par sa beauté et aussi par son intelligence précoce, la décoration de cette cour. Ses malheurs, son héroïsme, ses amours, son habileté depuis en Espagne et l'immense fortune qu'elle a su acquérir ou conserver en descendant du trône et en se créant de royales retraites à l'étranger, ont assez prouvé qu'elle était capable de rivaliser à la fois avec les femmes les plus éminentes par le génie et par le charme sur un trône ou dans la vie privée. Il était dès lors impossible de la contempler sans admiradon de sa beauté et sans pressentiment de sa grandeur.

Rien n'annonçait le moindre orage dans le ciel éclatant de Naples. Un ministère sage et

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habile, à la tête duquel on remarquait un homme d'esprit profondément versé dans les finances, avait rétabh le trésor et suffisait aux besoins modérés d'une armée peu nombreuse, mais fidèle, en partie composée de Siciliens de la reine Caroline et d'anciens officiers et soldats de Murât épurés avec indulgence par des comités militaires. A peine quelques légers bruits d'association secrète, dans les corps qui la composaient et dans les provinces, éveillaient sans la troubler la surveillance du gouvernement.

Mais la récente révolution d'Espagne, qui venait d'éclater à la suite d'une insurrection toute militaire dans l'ile de Léon, et les premiers succès de Riego et de Guiroga, officiers ambitieux à tout prix de cette armée, portés tout à coup des rangs secondaires au sommet de la popularité et du commandement, venaient de produire une agitation sourde dans les rangs des états-majors de l'armée napolitaine. Elle était cantonnée en Calabre et dans les places de guerre voisines. Le roi avait eu quelques indices de cette conspiration; mais, rassuré par le ministre Medici, il avait hardiment ordonné à Sessa un rassemblement considérable de ces troupes, sous prétexte de les passer en revue. C'était imprudent sans doute, puisque le feu allumé dans une poignée de matières combustibles peut se communiquer plus aisément dans une masse incendiaire. Mais on présume que la pensée de la cour était une

pensée politique comminatoire contre les États du pape, à Bénévent et dans les Romagnes. On n'a jamais su le motif secret de ce camp de Sessa. Avait-il été inspiré au roi par ses amis ou par ses ennemis ? On ne peut l'affirmer. Quoi qu'il en soit, il alla au camp avec toute sa cour. Il y fut bien accueilli. Les menées d'opposition y parurent déconcertées par la présence et par la familiarité de ce vieux monarque se confiant aux enfants de son peuple. Il revint à Naples et il y parut plus aimé que jamais. Il y retrouvait dans les chasses, la pêche, les cérémonies religieuses et dans un intérieur soumis et affectueux, les souvenirs des belles années de sa vie et la sérénité d'un beau soir.

Patriarche des rois, il était à la fois simple et bon dans ses mœurs, très fin et très spirituel dans ses propos et très roi dans son aspect. La tyrannie dont il avait quelquefois donné ou permis les rigueurs était morte avec sa première épouse, la reine Caroline. Tout promettait au royaume une fin de règne douce, heureuse et aussi libérale que l'autorité absolue le permettait. On parlait même assez hautement de ses dispositions à donner de lui-même à ses peuples une constitution représentative compatible avec l'autorité royale.

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Le camp de Sessa, comine nous l'avons dit, avait fourni aux carhonari une occasion de se compter et de s'entendre. Ils avaient néanmoins, faute de motifs, ajourné toute manifestation factieuse à un meilleur temps. Les différents corps étaient rentrés dans leurs cantonnements sans rien résoudre. Un hasard d'audace lit éclater la révolution du 2 juillet 1820.

Deux jeunes officiers, du régiment de Bourboncavalerie, affiliés aux carhonari, résolurent, dans un conciliabule nocturne, de hasarder l'insurrection, afin de la faire naître d'elle-même si leur exemple entraînait l'armée, ou de fuir s'ils échouaient dans une entreprise prématurée. Ils firent monter à cheval, avant le jour, cent vingt cavaliers de leur régiment, dont quelques-uns avaient seuls le secret de leur plan. Accompagnés du moine Mennichini et d'une vingtaine de carbonari de la ville, ils prirent ensemble le chemin d'Avellino, 011 les attendaient d'autres carhonari exilés peu de jours auparavant de Salerne. Leur cri de guerre, de nature à rassurer le peuple des campagnes, était : « V^ive Dieu! Vive le roi! Vive la constitution! » Dieu et le roi les firent bien

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accueillir sur la route. La constitution n'était pas comprise, mais ne répugnait à personne avec ce double commentaire qui garantissait la religion et la dynastie, ces deux loyautés du peuple. Le détachement de Morelli ne trouva qu'un écho universel sur sa route.

Arrivé à Morigliano, ville intermédiaire entre Nola et Avellino, MoreUi écrivit au lieutenantcolonel de ConciHis, qui commandait à Avellino, pour lui faire part de son entreprise et l'engager à se rallier à sa pacifique insurrection. Ce n'était, lui disait-il, qu'une manifestation du désir général du pays pour obtenir du roi une constitution libérale mais monarchique, à l'exemple des Espagnols.

De Conciliis, carbonaro lui-même, mais né à Avellino, 011 sa famille noble occupait le premier rang dans la province, vit avec effroi la témérité deiVlorelli; il temporisa, il hésita, il voulut garder un juste milieu entre la loyauté et la révolte. Il s'échappa la nuit d'Avellino pour avoir une entrevue secrète avec Morelli. Il parait que cet entretien de de Conciliis avec le chef des insurgés eut pour résultat une convention confidentielle qui laisserait les choses dans le statu quo et dans l'indécision à Avellino jusqu'à l'arrivée des ordres de Naples.

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