LIVRE QUATRIEME
d'esprit avant tout et par-dessus tout, y était depuis quelque temps ministre de France. Louis XVIII s'en était débarrassé à Paris en le reléguant au cœur de l'Italie, avec une importance satisfaisante pour son amour-propre, un appointement convenable et un loisir qui lui laissait le libre exercice de ses goûts littéraires. Ses dettes énormes, que toutes les douceurs de Témigration n'avaient pu éteindre, s'opposaient seules à son bonheur. Mais il était si insouciant et si léger de caractère, qu'il ne demandait pas mieux que de les oublier. Sa femme et ses fils étaient restés en France. Il avait été suivi à Florence par une amie, de famille distinguée et de relations équivoques, qui continuait à tenirsa maison d'ambassadeur et à exercer un rude empire sur sa volonté. Il l'imposait à la cour et à la ville. Ces amitiés, innocentées par l'âge et consacrées par l'habitude, n'offensent nullement les sociétés italiennes. Les ménao^es d'un certain âp^e sont presque tous doubles en Italie. La chevalerie y a revêtu les formes de la galanterie surannée.
Le marquis de La Maisonfort, à ces faiblesses près, était un des hommes les plus spirituels et les plus agréables à vivre que j'aie jamais rencontrés dans le cours de ma vie. Gentilhomme de grande maison, les goûts et les habitudes de son rang l'avaient naturellement entraîné à suivre en émigration sur les terres étrangères les princes frères de Louis XVI, et à se jeter sous leurs auspices
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dans une diplomatie d'aventures qui ressemblaient plus à des intrigues qu'à des négociations. Il avait écrit avec talent des pamphlets royalistes qui avaient popularisé son nom, à l'exemple du comte de Maistre, du comte d'Entragues et d'autres publicistes errants, prêtant des doctrines aux cours qui avaient de l'or et des soldats à opposer à la Révolution. Ses convictions, au fond, n'étaient guère que des convenances. En religion et en politique, il avait plus de sarcasmes contre les ridicules que de foi dans les axiomes de son parti. C'était un condottiere de l'autel et du trône qui s'abritait sous le drapeau de la légitimité, mais qui, l'honneur à part, aurait eu autant de penchant pour le parti contraire. On l'accusait même, et non sans quelque apparence, d'avoir trempé avec Fauche-Borel, le plus intrigant et le plus remuant des hommes, dans de prétendues négociations secrètes avec le directeur Barras pour rétabUr la royauté de Louis XV I en France, négociations évidemment supposées dans le but de donner de l'importance et des subsides aux négociateurs.
M. de La Maisonfort avait trop d'intelligence pour croire à la réalité des chimères de Fauche- Borel. Pour être trompé, il fallait qu'il se prêtât plus ou moins à la duperie de son associé. Les cours proscrites ont trop besoin des improbabi- Utés de ce genre, pour marchander leur confiance à ceux qui leur proposent un trône avec quelque
corruption et quelque vénalité du genre de celles que Ton supposait à Barras.
Le marquis de La Maisonibrt s'était ensuite attaché à M. de Blacas, favori du roi, en Angleterre. A la rentrée du roi en France, il s'était signalé par une brochure royaliste qui avait rivalisé de talent avec celle de M. de Chateaubriand. Cette brochure avait confirmé la renommée un peu exagérée de principes immuables et de théories monarchiques qui faisait de lui un rival des de Maistre, des Ronald et des Chateaubriand. La légèreté de sa conduite, l'étourderie de ses propos, le peu de réalité de la faveur que lui témoignait Louis XVIII, le ton de supériorité dédaigneuse de M. de Blacas à son égard, avaient promptement restreint cette renommée d'homme d'Etat à ses proportions véritables, celles d'un homme d'esprit de l'époque de Charles II d'Angleterre, rapportant de l'émigration des titres de fidélité et des titres de légèreté méritant la reconnaissance du monarque, mais mspirant moins d'estime aux ministres et à la nation.
J'appréciais beaucoup la grâce voltairienne de ce caractère dépourvu de morgue et ne cherchant
qu'à plaire et à être amusé. Il était lettré comme un homme de la cour de Louis XIV, il faisait des vers agréables dans la coupe des poésies légères de Voltaire, il écrivait remarquablement bien en prose. Nul, excepté M. de Chateaubriand, n'aurait été capable de rédiger pour la couronne de meilleures pièces diplomatiques et des pamphlets plus spirituels; mais on l'employait peu, parce que les chancelleries, qui aiment la pesanteur et qui croient que l'ennui est une condition du respect, se défiaient de sa grâce et de son naturel comme d'un défaut. Il s'en consolait à Florence, comme d'une disgrâce des hommes médiocres du métier, qui lui laissaient du moins le loisir d'une opulente retraite. Opulence relative, hélas ! qui était loin de suffire à ses dettes et à ses besoins.
La légation de Toscane, dont Florence était la principale résidence, comprenait en outre la légation de Lucques, celle de Modène et celle de Parme.
Lucques était possédé plus que gouverné par un jeune prince de la maison de Bourbon, fils de la reine d'Etrurie, marié à la vertueuse fille de la reine de Sardaigne. La cour du duc n'était qu'un