‹ A. de Lamartine, 1790-1847Chapitre 72 sur 164 · LIVRE QUATRIÈME 2O · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME 2O

cercle de plaisirs, renouvelés tous les ans, à l'époque des bains, par les nombreux étrangers que cette saison attirait dans l'arcadienne vallée de Lucques. Le ministre de France y résidait une partie de l'été, dans une maison de campagne des grands seigneurs du pays, au milieu des colonnades, des ombrages, des eaux jaillissantes qui rappellent les délices et les splendeurs des villas décrites par Boccace; séjours qui associent les solennités de l'art aux délices de la nature et aux sérénités du climat, et qui font de l'habitadon de ces grandes maisons bâties en marbre sur les étages ombreux, ruisselants et murmurants des montagnes de Lucques, des résidences auxquelles on ne peut comparer que les Tihur, les 'Baia et les Tiisculum de la Rome antique.

Modène, que la légation française de Florence allait visiter aussi pendant l'été, n'offrait guère plus d'importance diplomatique et moins d'agréments. Le duc de Modène, qui y régnait alors, était, on ne sait trop pourquoi, pour les libéraux français, le type de la tyrannie et le symbole vivant de la stupidité germanique. Il en riait luimême avec une dédaigneuse indifférence, ce Ils se

moquent de moi parce que je fais mon métier de prince en conscience, et qu'en désirant me faire aimer de mes sujets fidèles, je consens aussi à me faire craindre de mes sujets factieux. Si j'oubliais cette seconde partie de mon rôle, ils me mépriseraient avec raison. J'aime mieux être aimé de mes amis et craint de mes ennemis que méprisé de tout le monde. On vous dira, ajoutait-il, que les jésuites me gouvernent. Laissez dire et n'en croyez rien. Je me sers des jésuites comme d'un bon instrument de morale sur mes sujets italiens; mais si je commençais à les craindre un jour, je les aurais renvoyés le lendemain. »

Ce prince était immensément riche. Il avait sauvé, pendant l'occupation française de ses États, les trésors classiques accumulés par sa maison. Ses palais, meublés de chefs-d'œuvre, à la campagne et à la ville, ressemblaient aux palais et aux galeries de Ferrare du temps de la maison d'Esté.

Sa jeune femme, mère de la comtesse de Chambord, était une digne image d'Êléonore, idole du Tasse. Toute la beauté, toute la grâce, toute la physionomie poétique de cette époque de l'Italie revivaient dans ses traits. Une mélancolie profonde, mais sereine, que l'on interprétait, à tort peut-être, comme une conséquence de son union avec un prince d'un âge austère et d'une physionomie trop arrêtée, attendrissait le regard de sa cour. De charmantes femmes, de

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