‹ A. de Lamartine, 1790-1847Chapitre 73 sur 164 · LIVRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIEME

cette beauté classique du moyen-âge en Lombardie, encadraient poétiquement cette figure de reine. Je ne quittais jamais sans regret cette résidence princière, dépoétisée aujourd'hui par un sous-préfet piémontais.

Quant à Parme, cette principauté de l'Italie avait été donnée par le traité de Vienne, en indemnité de l'empire français écroulé sous son propre poids, à l'impératrice Marie-Louise d'Autriche, devenue veuve d'un mari vivant. J'ai beaucoup connu et, je crois, très bien compris Marie- Louise. Les bonapartistes français et européens ont voulu en faire une héroïne malgré elle et malgré la nature, une scène de Corneille déclamée à Sainte-Hélène. Elle n'était qu'une jeune captive ravie par l'Achille moderne au palais de sa race, à Vienne, pour orner et consolider son triomphe; une Chryséis allemande emmenée par obéissance à Paris au milieu de soldats farouches qui avaient voulu la retenir par violence et l'emmener au delà de la Loire, quand l'Europe leur avait enlevé Paris. Délivrée de ces obsessions, plus intéressées que conjugales, par les Russes, elle n'avait pas fait, il est vrai, de grands efforts pour

aller rejoindre à Fontainebleau le mari dont elle était séparée et qui ne la redemandait pas alors. On ne peut pas lui supposer une bien tendre passion pour un guerrier vieux avant l'âge, distrait par le globe que la fortune lui avait donné en jouet, aigri par les défaites, et qui ne passait pas pour être même fidèle à cette jeune épouse pendant ses campagnes dans le Nord ou pendant ses quartiers d'hiver à Paris. Rendue à son père par les Russes, rappelée à Vienne pendant les négociations, la politique européenne s'était étudiée à la séduire. On lui avait assigné, dans le plus beau climat du monde, un Etat qui n'était qu'un jardin, et un palais qui ne pouvait se passer d'amour à son âge.

Soit hasard, soit intention, on avait attaché à sa personne un jeune général, le comte de Neiperg, blessé dans la dernière guerre pour son père contre son mari. M. de Neiperg était devenu naturellement son conseiller, son favori, peut-être son consolateur. Des enfants innomés, dont le père et la mère n'étaient un mystère pour personne, étaient aperçus dans les demi-jours des corridors du palais. Ces faiblesses, bien excusables dans une jeune princesse que la politique de l'Europe avait donnée à un soldat et que la même Europe venait de rendre à la nature et à la maternité, étaient des grâces voilées, grâces repréhensibles peut-être dans Marie-Louise, mais qui prêtaient un charme de plus à sa société. M. de

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Neiperg était, du reste, parfaitement réservé et respectueux dans tous les rapports publics avec la fille de son souverain. C'était un homme de cœur et d'esprit, un soldat, un diplomate de la race des chevaliers.

La maison de Marie-Louise ressemblait à la maison d'une noble veuve, heureuse d'être détrônée, ayant oublié avec délices les pompes de l'empire du monde, et satisfaite de son abandon dans le tranquille isolement d'une Clorinde du Tasse chez le pêcheur des bords du Jourdain.

Elle me mena un jour dans les petits appartements élevés et poudreux de son palais, oii l'on avait relégué les vieux meubles personnels, souvenirs de sa grandeur, pour me faire voir la toilette et le berceau d'or donnés par la ville de Paris à l'impératrice, à l'époque de la naissance du roi de Rome. Elle détourna les yeux en me les montrant du geste avec un sourire un peu dédaigneux et une légère tristesse de convenance : (c Les voilà, me dit-elle; ils m'ont coûté bien cher. Je les ai éloignés de mes yeux; ils me rappellent des temps dont le souvenir m'est amer. Allons-nous-en! »

Je trouvai, en arrivanc à Lucques^ M. le marquis de LaMaisonfort, établi à la campagne, dans la magnifique villa de Saltochio, sur les collines. C'était une villa de Boccace, toute construite en portiques, en colonnades, en salles retentissantes, à l'ombre d'arbres touffus élevant leur domie au niveau des balustrades des toits, et à la fraîcheur de bassins d'eaux jaillissantes réfléchissant l'édifice dans leurs miroirs profonds. Il me reçut non en secrétaire, mais en poète, comme les hommes d'Etat d'Italie auraient reçu Torquato ou l'Arioste à la cour de leur prince, avec cette cordialité sans morgue qui nivelle, dans la confraternité des lettres, les supériorités de rang et de grade. C'était là la grâce désormais disparue des émigrés français. Ils avaient subi toutes les fortunes, la bonne comme la mauvaise. Tantôt en haut, tantôt en bas de la roue, ils avaient roulé comme le temps, de pays en pays, de cour en cour, de misère en misère de la vie. Ils avaient appris à n'estimer que l'homme dans l'homme. Il y avait toujours en eux un arrière-goût d'aventurier; c'est le sel de la vie, le piquant du monde, l'assaisonnement des jours prospères après l'amertume des jours d'infortune.

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