LIVRE QUATRIÈME 2 I
Le marquis de La Maisonfort en était pétri. La sève de la jeunesse pétillait dans sa nature; il en avait même l'ivresse. Il oubliait tout pour être aimable et pour qu'on fût aimable avec lui. Son esprit se mettait à l'aise au-dessus de ses fonctions. Ses fonctions, du reste, n'avaient rien de trop sérieux alors dans les cours de Modène, de Parme, de Lucques, de Florence, où il résidait. Pourvu que sa correspondance amusât Louis XVIII par quelques anecdotes de palais et qu'il raillât spirituellement les agents de M. de Metternich qu'il n'aimait guère ; pourvu qu'il reçût avec distinction les princes ou les hommes d'État de l'Europe qui inondaient en ce moment l'Italie, son œuvre était faite. Il consacrait le reste du jour à la littérature et à la poésie légères, dans lesquelles il excellait. C'était un Saint-Evremond au delà des Alpes.
Il n'eut pas la pédanterie de vouloir devenir mon Mentor politique, ni de m'assujettir aux puériles formules de la chancellerie. Il eut, le lendemain, l'esprit de comprendre que j'en savais autant que lui surla situation de l'Europe, et que nos idées concordaient au fond sur la nécessité de relever insensiblement la France au dehors, en appuyant fortement la royauté des Bourbons à l'intérieur sur un certain libéraHsme loyal, mais modéré, qui lui rendit le sentiment d'elle-même après les désastres et les humiliations de 1814 et de 181^, ces deux fourches Caudines sous les-
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quelles Bonaparte l'avait laissé courber. Tel était le fond de sa politique, et tel était le mien. Tel était celui du roi lui-même ; on peut dire tel était celui de ITurope. C'est dans ce sens que nous étudiions ensemble alors les événements qui passaient de près ou de loin sous nos yeux. Nous nous entendions parfaitement, et comme nous étions l'un et l'autre d'un bon caractère, nous nous rendions la vie douce. Qu'avions-nous de mieux à faire?
Après un été délicieux passé dans ce séjour enchanteur, où la politique, tout à fait nulle, n'était que le prétexte aux fonctions et aux appointements de la diplomatie, nous rentrâmes à Florence pour y mener une vie un peu moins oisive.
J'y avais pris une maison, plus semblable à une villa qu'à un hôtel, entourée d'un joli jardin en terrasse qui dominait lui-même le beau parc de la villa Torregiani. Un monument d'amour funèbre s'élevait au milieu du parc de cette villa. La pensée qui avait fait sortir tout récemment de terre cette tour colossale, ornée de la plus splendide architecture jusqu'à une prodigieuse