‹ A. de Lamartine, 1790-1847Chapitre 75 sur 164 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

hauteur, était une pensée italienne, conforme aux mœurs de ce pays de l'amour, et que Platon ou Pétrarque n'auraient pas désavouée.

Le marquis Torregiani, opulent seigneur de Toscane, était chevalier servant d'une jeune dame juive, femme d'un banquier florentin, dont les charmes et les agréments illustraient le nom, faisaient l'amour de son mari et l'adoration de son serviteur platonique. Une maladie de langueur emporta cette ravissante personne. La ville fut consternée, le mari inconsolable. Le cœur du chevalier servant se brisa pour jamais. Pour immortaliser sa douleur, n'osant pas revendiquer pour lui-même le droit d'ensevelir la dépouille mortelle dans un monument où il pût la pleurer librement à la face de la ville, et ne voulant pas cependant perdre de vue le sépulcre de celle qu'il avait tant adorée, construit dans le Campo- Samo, cimetière de Florence, il conçut la pensée d'élever dans son propre jardin une tour si haute qu'il pût, en y montant tous les jours, contempler de son sommet la place où reposait son amour. Lui seul était dans le secret de l'intention funèbre et mystérieuse de ce monument. Il venait tous les matins visiter cet édifice énigmatique, et il y passait la meilleure partie du jour, les yeux fixés sur le point de l'horizon où celle qu'il n'avait pas cessé d'adorer avait pris le vol de son âme vers le ciel. D'autres assuraient même qu'il avait enlevé nuitamment cette chère dépouille au Campo-

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Santo et qu'il possédait son cercueil, comme celui d'une reine d'Egypte, dans cette pyramide de l'amour. Quoi qu'il en soit, je le voyais, du haut de ma terrasse ombragée de cyprès, entrer furtivement chaque matin par une porte dérobée de son parc et se glisser dans sa tour. Il y est peutêtre encore, si la mort n'a point abrégé la séparation de ces deux âmes.

Tels sont l'affection, l'amitié et l'amour dans ce doux climat qui immortalise et divinise les sentiments comme il conserve les marbres. Tout y est durable, parce que tout y est sérieux. L'ombre de cette tour, en tombant sur mon jardin à certaines heures du soir, me donnait le frisson de la Pia, de Francesca ou de Béatrice; je me sentais vivre sur la terre des grandes passions. L'éternité me poétisait la vie.

Heureux moi-même alors d'un bonheur calme et pieux qui se nourrissait de deux souvenirs de personnes mortes, sans que mon amour pour elles fût mort en moi, j'aimais, comme le marquis Torregiani, à jouir, les yeux sur deux sépulcres à distance, de mon bonheur présent. Je ne demandais pas à la vie plus qu'elle ne contient : des

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