‹ A. de Lamartine, 1790-1847Chapitre 76 sur 164 · LIV RE QUATRIÈME 2I · texte numérisé non relu

LIV RE QUATRIÈME 2I

deuils et des consolations. J'aimais ma femme et mon enfant :

L'une par qui l'on vit, l'autre qui fait revivre.

J'avais fait venir de France mes chevaux de selle, ma grande passion, dont j'avais accru le nombre par quelques étalons du bey de Tunis, que le consul de France à cette cour, M. Rousseau, avait eu la complaisance de m'envoyer, et que je dressais dans le beau parc des Caséines, ce bois de Boulogne florentin qu'arrose l'Arno. J'allais, au retour, prendre les ordres du marquis de La Maisonfort, à l'ambassade, et copier quelques dépêches très insignifiantes et très spirituelles, puis je rentrais dans ma solitude et j'écrivais, à l'ombre d'un caroubier dans mon jardin, ces Harmonies poétiques, émanations d'une jeune âme qui, n'ayant plus rien à pleurer ou à désirer sur la terre, pense aux choses éternelles et recueille dans la nature les notes les plus pieuses pour les adresser à Dieu dans la langue des psaumes.

C'est ainsi que se formaient page à page ces deux volumes, que je devais imprimer plus tard,

sans souci alors du succès littéraire. Mon unique souci était de ine plaire à moi-même, de me composer des prières, de me façonner quelques vases d'autel qui pussent contenir les larmes, les ivresses, les bénédictions d'un cœur profondément ému et religieux.

Je lisais de temps en temps quelques-unes de ces strophes au marquis de La Maisonfort, aussi sensible à la haute poésie lyrique qu'à la poésie légère. Il était la transition de Voltaire à Chateaubriand, gai comme l'un, mélancolique comme l'autre; esprit aussi souple que celui qu'Horace prête à Aristippe,

Oui ni s Aristippiuii âcciiit color et status et res,

que l'émigration, la misère, l'exil, n'avaient pu ni aigrir ni attrister; toujours élastique, même sous le poids des revers. C'est à la poésie qu'il devait cette facilité de comprendre et de goûter les choses mystiques; elle lui donnait la clef même des sanctuaires de la pensée. Voilà à quoi elle esc bonne. Il ne faut pas désespérer d'un esprit, quelque léger qu'il soit, tant que la haute poésie s'y fait

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