‹ A. de Lamartine, 1790-1847Chapitre 81 sur 164 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

mitigés d'un despotisme paternel, tel qu'était et que devait être celui du jeune souverain de la Toscane. Il était savant distingué, et s'honorait plus d'être membre correspondant de l'Académie des sciences de France que d'être premier çninistre de Toscane. L'âge n'avait rien enlevé à la beauté calme, gracieuse, aimante de sa figure, ni à son goût passionné pour les belles femmes de son pays. Il recherchait leur société et l'intimité de leurs relations comme une diversion à ses affaires, comme une consolation de la mort qu'il voyait s'approcher avec une résignation pleine d'espérance.

Bien que la nature de ses études mathématiques et sa fréquentation avec les philosophes français du XVI 11^ siècle eussent affranchi son esprit des croyances vulgaires, son cœur, retenu par les habitudes de famille et de nation, était resté assujetti aux pratiques pieuses du catholicisme italien le plus strict et le plus secret. On le voyait tous les soirs, aux heures sombres, se glisser, enveloppé de son manteau, par les rues les plus désertes voisines de sa petite maison, dans une chapelle obscure pour y assister au salut nocturne, et en sortir en se dérobant encore aux regards, pour rentrer chez lui, le visage ému de componction. Il m'est arrivé souvent à moimême de le surprendre ainsi avec étonnement dans des pratiques en désaccord avec sa philosophie officielle. C'est la nature de l'Italien dis-

ting^ué. Egalement doué de haute raison et d'ardente imagination, il concilie comme il peut les besoins de son esprit et les besoins de son cœur. Philosophe le matin, dévot le soir, il a une doctrine pour le jour et une pratique pour la nuit, une raison publique et une piété secrète. Tel est l'homme.

Je n'eus jamais qu'à me louer des sentiments et de l'accueil de Fossombroni. Il se prit d'attrait et d'amitié pour moi dès les premiers jours. Il ne me témoigna jamais la moindre jalousie des marques de préférence que le souverain ne tarda pas à me donner en public, et surtout en secret, sur mon chef d'ambassade et sur ses propres ministres. Il jugea assez bien de mon bon sens pour ne pas redouter mon influence confidentielle sur un prince dont je pouvais facilement aspirer à devenir le favori, et peut-être le ministre, si j'avais abdiqué ma qualité de Français pour m'attacher à une cour étranp^ère.

Je ne me dissimule pas que ce fut surtout à l'influence toute poétique de la charmante et vertueuse épouse du grand-duc que je dus les bontés tout exceptionnelles de ce prince pour moi.

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