LIVRE QUATRIÈME
Elle était du pays et de la nation de Gœthe et de Schiller. Élevée dans ces terres germaniques où la poésie est la première des principautés de l'esprit, nourrie dans ces cours où les poètes sont favoris et ministres, si leurnature artistique consent, comme celle de l'auteur de Werther, à se plier au bon sens pratique du gouvernement, en dépouillant pour les conseils le costume fantastique du poète et en ne le reprenant que pour le gymnase ou le théâtre, la grande-duchesse avait, au premier abord, compris que, à un degré sans doute très inférieur, je pourrais être de cette race d'hommes, propres aux choses terrestres et aux choses surnaturelles selon l'heure et les nécessités, hommes qui ne sont rien moins que des anges, sans doute, mais qui ont des ailes dans foccasion. Aussi ne me considérait-elle précisément ni comme un secrétaire d'ambassade, ni comme un poète, mais comme un homme qui mettrait de la poésie, c'està-dire de la philosophie transcendante, dans sa politique, et de la poUtique dans sa philosophie: de l'idéal partout! Hile était elle-même idéale comme une fille de la Germanie, qui ne consent jamais à sevrer la pensée de ce qui la rend à la fois divine et humaine, l'imagination du bien et du beau sur le trône.
Elle avait, ainsi que sa sœur la grande-duchesse veuve, conçu un gracieux attrait pour le poète à peine ébauché que le roi Louis XVIII envoyait à sa cour. Inspirer confiance et attrait à cette
famille de princes d'élite était, en effet, ma principale et presque unique fonction. J'y avais réussi, sans y prétendre, en très peu de temps. A ce doux métier de plaire, on ne réussit jamais mieux qu'en n'y pensant pas.
Le grand-duc commençait, en toute rencontre, à me laisser entrevoir sur mon ministre et sur le corps diplomatique une prédilection visible à tous les yeux. Bientôt, sous prétexte de m'ouvrir chaque matin sa bibliothèque particulière du palais Pitti, attenante à ses appartements, il m'offrit des occasions journalières de multiplier ces rencontres, qui échappaient ainsi à l'œil ombrageux et jaloux des autres diplomates. Je me rendais, à des heures convenues de la matinée, au palais Pitti; je montais, comme un voyageur curieux, les grands escaliers de marbre du palais jusqu'aux étages élevés de l'édifice; puis, prenant un escalier dérobé menant à la bibliothèque, je trouvais un bibliothécaire aposté qui m'introduisait dans les étroites et basses galeries pleines de rares collections de manuscrits et de curiosités bibliographiques que j'affectais d'examiner avec l'attention d'un amateur. Bientôt le souverain,