‹ A. de Lamartine, 1790-1847Chapitre 83 sur 164 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

averti par l'heure du rendez-vous, sortait de son appartement, me rencontrait comme par hasard, causait un moment avec moi, puis, m'offrant de me reposer dans son cabinet, me conduisait iuimêmç dans l'intérieur de ses appartements. Là, tout à fait à l'abri des indiscrets, il me faisait asseoir dans le sanctuaire des Léopold et des Joseph II, devenus empereurs d'Autriche après avoir été réformateurs de la Toscane; et, m'initiant luimême à des études analogues à celles de ses grands ancêtres, causait et me laissait causer de ces graves sujets avec une famiUarité égale à celle de Denys avec Platon, ou de Frédéric II avec Voltaire.

Je dirai, sans aucune flatterie, que l'entretien de ce prince, aussi bien intentionné que la Providence, aussi éclairé que son premier ministre Fossombroni, aussi passionné que la philanthropie pour la félicité de son empire, me touchait, m'éclairait, me passionnait moi-même comme un élève pour un être aussi supérieur à lui d'instruction et de vertu que de rang. Il m'apprit à estimer les princes comme à les aimer, quand la nature les a faits princes en tout, les premiers et les meilleurs des hommes.

Les princesses, voyant se prolonger ces entredens confidentiels, venaient quelquefois, sous un prétexte ou sous un autre, les interrompre ou s'y associer un moment. Elles ne témoignaient jamais d'humeur de ces rendez-vous dont elles connais-

saient assez les motifs et qu'elles avaient ellesmêmes insinués; mais elles n'y prenaient point part autrement que par quelques mots bienveillants sur la conversation qu'elles troublaient et par des sourires gracieux échangés comme dans une rencontre fortuite.

Pendant l'été, j'habitais, dans le faubourg de l'Ardenza, à Livourne, une belle villa entourée d'un magnifique parc italien. La cour résidait alors à Pise, et venait habiter son palais ducal, sur la place de Livourne, pour profiter de la saison des bains de mer. Souvent les princesses allaient à l'Ardenza, dans leur équipage de cour, se confondre avec les promeneurs pour respirer l'haleine de la mer jusqu'à la tombée de la nuit. Elles s'arrêtaient quelquefois au retour, avec une famiharité touchante, devant notre demeure, faisaient entrer la voiture dans notre jardin, et s'asseyaient tantôt dans le salon, tantôt dans le jardin sous les orangers, à la fraîcheur du jet d'eau, pendant que les enfants jouaient à nos pieds sur le sable. Elles daignaient s'entretenir avec nous, comme si les augustes filles et mères de rois et les humbles habitants de la masure de

Page 1