‹ A. de Lamartine, 1790-1847Chapitre 84 sur 164 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

Saint-Point n'eussent été qu'une famille. Il faudrait être bien ingrat pour avoir oublié, après le détrônement et après la mort, des bontés tout exceptionnelles que la mort et les détrônements ne font, que rendre plus sacrées dans des cœurs reconnaissants.

Je ne me doutais pas alors qu'un jour je tiendrais dans mes mains le sort de la Toscane et de toute l'Italie, et qu'au lieu d'envoyer à cette cour, neutre et tremblante, des ordres de proscription par des ambassadeurs absolus, je lui enverrais, dans le comte et dans la comtesse de Boissy, d'anciens amis pour les rassurer et les conseiller dans les circonstances difficiles. Aussi, depuis, ai-je appris que le grand-duc parlait de moi alors comme d'une providence de paix, veillant à la fois sur les peuples et sur les princes réconciliés dans une liberté fédérative qui ne déplaçait rien en Italie que le despotisme et l'étranger. J'ai appris ensuite qu'il parlait autrement de moi après l'interrègne, et que le malheur le rendait injuste. Mais rien ne me rendra ingrat. Je sais, par mon humble expérience, ce que le malheur conseille d'aigreurs aux esprits les plus équitables, et ce qu'il y a de malentendus entre un édifice qui s'écroule de soi-même et la révolution qui n'y a pas touché.

Une circonstance bizarre et inattendue suspendit un instant, par bienséance nationale, ces rapports intimes à Florence entre le souverain et moi. Je sentis que ce prince devait paraître offensé de ce qui offensait son peuple, et, pour ménager cette délicatesse de sa situation officielle, je m'abstins quelque temps de paraître au palais. Cette circonstance, la voici :

J'avais, quelque temps après la mort du grand poète anglais lord Byron, écrit et publié en France mon poème du Vernier Chant de Childe Harold. C'était un pastiche sérieux des quatre magnifiques chants lyriques du poète anglais, faisant suite à ce chef-d'œuvre. L'entreprise était téméraire; j'osais, pour ainsi dire, me déclarer ainsi le continuateur du premier barde des temps modernes, dans une langue qui n'était pas la sienne. J'avais tort. J'étais digne d'admireret de pleurer ce grand homme : je n'étais pas digne de me mesurer ainsi, à armes inégales, avec son ombre. Le faire parler, c'était prendre l'engagement de l'égaler. Je n'en étais pas capable; la poésie me trompait.

Ce fragment d'épopée funèbre eut cependant un grand succès en France. On y reconnut quel-

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