LIVRE CINQUIÈME
(( t-il en se tournant vers moi, que j'accepte sa (( démission, mais que je le prie de venir me voir « comme à l'ordinaire et qu'il sera toujours reçu « par moi avec l'amitié qu'il me connaît pour sa « mère et pour lui. » Ainsi, continua M. Mole, vous voilà dégagé; mais je ne vous remplacerai pas avant que vous ayez vu le roi lui-même,
— Je ne le verrai pas, répondis-je. Quand on ne peut louer un prince, il faut se taire et disparaître. L'absence est la leçon des rois mieux que le silence des peuples. Faites-lui mes excuses et donnez-moi un passeport pour Londres, Il n'entendra plus parler de moi. J'ai fait ce que ma conscience de royaliste me commandait, je ferai dans l'occasion ce que mon devoir de citoyen français m'impose. »
On se mit à table et on parla d'autre chose.
Peu de jours après, je partis pour Londres; mais, avant de partir, je vis quelques-uns de mes anciens amis ou connaissances les plus importants, rangés maintenant dans le parti modéré du nouveau gouvernement. Je m'efforçai, dans des entretiens chaleureux, de les convaincre du danger de la guerre de propagande en Europe,
3o8 LAMARTINE PAR LUI-MÊME
guerre de propagande qui amènerait inévitablement une conflagration générale du continent à laquelle la royauté ne suffirait pas, et que la France ne pourrait soutenir seule qu'en faisant appel à la république, dont tous les partisans étaient en même temps, et par la plus bizarre contradiction, des bonapartistes fils de la guerre et popularisés par la guerre.
Je fus invité à un dîner intime par M. Thiers, qui occupait alors le petit hôtel annexe des affaires étrangères, rue des Capucines, en qualité de sous-secrétaire d'État de M. Laffitte. J'ai toujours aimé beaucoup M. Thiers, malgré nos opinions souvent opposées, à cause sans doute de nos antécédents très divers, bien plus qu'à cause de nos manières de juger et de pratiquer la tribune ou la politique. C'était le premier des esprits justes, résolus, exécutifs; le plus intéressant et le plus persuasif des orateurs, qu'on ne se lassait jamais d'entendre, parce qu'on le voyait penser à travers sa peau; bon du reste, parce qu'il n'était gêné en rien par l'ampleur souple de sa magnifique intelligence. M. Thiers avait commencé par se jeter ou se prêter au parti de la guerre extérieure par le manque de réflexion, cause habituelle alors de ses fautes. La jeunesse est pressée et court aux résolutions extrêmes comme aux solutions. Ce ne sont pas des solutions, ce sont plutôt des complications.
Ce jour-là, il venait de changer d'avis et de