‹ A. de Lamartine par lui-mêmeChapitre 103 sur 142 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

combattre, avec l'énergie novice de sa parole et la diffusion habituelle de son langage, le parti de la guerre, caressé par OdilonBarrot, La Fayette, Mauguin, tous hommes de gauche, pas encore hommes d'Etat, ou, comme La Fayette, incapables de le devenir. La séance avait fini tard. M.Thiers n'avait pas eu de succès; au contraire, il avait été murmuré par la Chambre : « Il ne sera jamais orateur, » avaient dit les habiles avocats, jaloux d'avance d'une parole qui contenait plus de sens que leurs harangues populaires ne contenaient de sons.

Ses amis, qui étaient arrivés avant lui au diner, chez lui, s'alarmaient de ce premier échec, qui leur semblait décisif contre lui, à son second discours. J'étais inquiet moi-même. Je m'intéressais vivement à lui. Je voyais en lui un modérateur éloquent de la France, après avoir été, dans le C^arional, l'initiateur turbulent d'une révolution.

Il parut enfin. Il jeta son habit dans l'antichambre sur un billard, à cause de la double chaleur de la tribune et de la journée. « J'ai été battu, dit-il en souriant et en serrant la main à ses amis; mais c'est égal, je ne m'en affecte pas, je fais mes premières armes. Battu aujourd'hui, battantdemain, c'est le sort du soldat et de l'orateur. A la tribune comme au feu, une défaite profite autant qu'une victoire; on recommence. Dînons toujours et buvons frais. Ne pensons

jamais aux coups que nous avons reçus, mais à ceux que nous porterons ; l'essentiel est d'avoir raison. Eh bien, j'en appelle à Lamartine, qui n'est pas des nôtres, mais qui en sera un jour, j'avais raison, c'est lui qui m'a converti et ramené au parti de la paix; je me trompais, je n'hésite pas aie reconnaître; la guerre, en ce moment-ci, c'est la république, et pas seulement la république qui ne me fait pas peur, mais la république folle et suicide, la république la torche au poing, incendiant le monde et d'abord la France ellemême, au lieu de fonder une monarchie libérale et une république parlementaire et pacifique comme la nation, pensant et travaillant, que nous avons à organiser. »

Je pris la parole et je le confirmai de tous mes efforts dans ces bonnes pensées. Le dîner fut gai, amical, confiant. M.Thiers n'avait pas perdu un grain de sa verve, l'échec de l'orateur n'avait pas consterné l'homme; il se sentait de force à tomber cent fois vaincu et à se relever vainqueur ; le caractère dépassait en lui le talent. L'ambition fondée sur la réalité du talent sait attendre.

Après le dîner, je vis par hasard un trait de sentiment inaperçu pour d'autres, et qui me fit

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