LI\' RE CINQUIÈME 3II
emporter à part moi une très bonne impression du caractère de ce jeune orateur. Comme je sortais de l'appartement pour me retirer, je rencontrai, dans l'antichambre où je prenais mon manteau, une femme d'un certain âge et d'un costume presque populaire, qui demandait et qui attendait iM. Thiers. Il accourut, se jeta dans ses bras, lui fit mille caresses, et, tenant ses mains dans les siennes, l'amena avec empressement vers moi, et me dit sans hésiter et sans rougir : « Tenez, Lamartine, c'est ma mère! » Je la saluai et je la félicitai d'avoir un pareil fils.
Cette femme, quoique sans distinction dans les traits et dont l'apparence extérieure annonçait évidemment une condition inférieure, avait une physionomie de joie modeste, de tendresse étonnée et d'esprit pétillant dans ses yeux, qui ne démentait pas les merveilleuses aptitudes de son fils. Je les laissai les mains dans les mains l'un de l'autre, s'entretenant avec émotion du plaisir de se voir, sur la banquette de l'antichambre, sans que M. Thiers cherchât à se dérober aux yeux de ses convives qui sortaient un à un du salon. Je descendis les escaliers tout attendri de cette rencontre et de cette candeur d'une riche nature qui ne cherche pas à dérober à des amis, nés plus haut que lui dans l'ordre social, la vue de celle que la nature commande d'avouer, d'honorer et de chérir dans tous les rangs, une mère, la racine du cœur, du génie et de la fortune.
Ce fut le seul rapport intime que j'eus avec M. Thiers dans ma vie. Depuis, les convenances mutuelles de nos opinions différentes nous séparèrent, à mon grand regret. Nous n'échangeâmes que quelques rapides entretiens tronqués, dans les couloirs de la Chambre ou dans la rue. Il vint cependant une fois chez moi, quand je fus nommé député du Nord. Je dirai comment.
A mon arrivée à Londres, le prince de Talleyrand était ambassadeur de Louis-Philippe en Angleterre. Mon attitude politique, moins hostile que neutre envers les agents du gouvernement français, ne m'avait point classé parmi les ennemis acharnés de la nouvelle monarchie. Le prince de Talleyrand m'avait toujours témoigné, depuis que mon nom avait acquis une certaine célébrité poétique, une prédilection littéraire dont j'étais d'autant plus flatté que je le croyais plus rebelle à toute impression idéale. Apprenant que j'étais à Londres, il se hâta de me prévenir en venant me mettre une carte et en m'engageant à dîner sans cérémonie à l'ambassade.
J'y allai et je fus traité par le prince de Talleyrand avec une cordialité et une distinction qui ne