LIVRE CINQUIÈME
cherchaient point à m'accaparer dans le parti de Juillet, mais se plaçaient dans ses entretiens avec moi fort au-dessus de ces misérables dissentiments de partis politiques et dynastiques actuels. Je fus sensible à cette élévation d'âme et d'esprit laissant à chacun l'honneur de ses antécédents et la fidélité à ses préférences.
De ce moment le prince de Talleyrand m'admit dans l'intimité la plus confidentielle de sa diplomatie, beaucoup moins française qu'européenne. Toutes les fois que j'allais chez lui le matin, je le trouvais dans sa chambre à coucher écrivant de sa propre main sur un guéridon auprès de son lit les dépêches au roi et à M. Casimir Périer, qui les informaient jour à jour de la situation de l'Europe.
Cette situation était alors résumée tout entière dans les conférences de Londres sur la question de la Belgique. Ce fut le chef-d'œuvre de M. de Talleyrand comme politique et comme ambassadeur. Il fut supérieur à ce qu'il avait été même au congrès de Vienne. L'Europe lui doit la consolidation de la paix générale, extrêmement difficile à conserver en présence des turbulences inconsidérées de l'opposition républicaine et bonapartiste en France. La confiance que le roi Louis-Philippe lui avait courageusement témoignée irritait violemment ces deux partis. Leurs murmures et leurs invectives remplissaient tous les jours les journaux de Paris. Le roi et le mi-
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nistre ne s'en émurent pas. L'adhésion de M. de Talleyrand fut la bonne fortune de la nouvelle dynastie. Elle lit parler en lui la vieille sagesse des cabinets plus haut que les ressentiments et les passions du temps. En considération des immenses intérêts généraux que M. de Talleyrand faisait comprendre et faisait subir à l'Europe, on lui pardonnait de rentrer en scène et de paraître abandonner son principe de légitimité des souverains, sur lequel il avait basé si adroitement et SI heureusement sa politique de 18 14.
« Voyez combien je suis heureux dans ma vieillesse, me disait-il un jour en ce temps-là. En 1791, j'ai tenté ici de réconcilier Mirabeau et Pitt, et de former entre l'Angleterre libérale et la France révolutionnaire une alliance qui aurait tenu la tige de la balance du monde; eh bien, en 1850, la fortune me réservait pour dernière oeuvre de venir à Londres avec la même mission et d'y défendre les mêmes principes que j'y défendais alors.
— Oui, mon prince, lui répondis-je en souriant; seulement vous en avez perdu un deux fois en route : c'est le principe de la légitimité, si bien inventé par vous en 18 14. »
Il ne répliqua pas et passa condamnation sur cette petite omission de sa vie publique. Il était évident qu'il ne considérait les principes qu'il avait promulgués que comme des circonstances rédigées selon les temps et qu'on jette sur les
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livres des peuples comme des articles de foi, tandis que ce ne sont en réalité que des axiomes des besoins du moment, auxquels on les fait adhérer pour leur salut momentané comme à des dogmes éternels.
Je ne veux pas honorer dans les autres des versatihtés de cœur à l'égard des souverains que je n'ai pas voulu juger honorables pour moimême; cependant, à l'exception des tendances philosophiques que l'honnête homme doit toujours porter, ou cachées ou à mains ouvertes, dans la politique, je ne puis nier que la politique, sans changer de but, ne doive changer de voie, et que les circonstances, qui sont l'opportunité ou l'inopportunité des mesures, ne soient aussi l'unique dogme régulateur des hommes d'État.
Ceci absout M. de Talleyrand. Son principe de 1814 était mort en 1850; il le laissait sans scrupule pour s'attaquer au principe supérieur du salut de son pays et à la paix du monde. Il paraissait moins digne d'honneur; il était peutêtre aux yeux de Dieu plus digne d'estime.
Je dois confesser ici mon faible pour ce grand esprit, tant calomnié pendant sa vie par fcnvie
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et par la médiocrité de son siècle. Partout où j'ai eu à en parler ou à en écrire, je l'ai fait avec indulgence, admiration et respect. Plus j'ai vécu, plus j'ai apprécié cet ami de Mirabeau qui l'appréciait comme moi et qui lui laissa en mourant toutes ses grandes vues, moins sa grande parole. M. de Talleyrand n'était au fond que Mirabeau à demi-voix.
Quand l'esprit humain s'élève à ce sublime mépris du vulgaire imbécile, à cette justesse prophétique et à cette éloquence non de paroles mais de pensées, l'esprit supérieur devient presque une vertu comme il est une puissance; on le regarde de bas en haut et on jouit, si l'on n'est pas envieux de nature, de trouver dans son temps ces supériorités d'intelligence qui sont, malgré quelques faiblesses, des preuves de la prodigalité de la nature et de la hauteur de l'humanité. Voilà ce que j'ai toujours ressenti en étudiant Mirabeau et en conversant avec M. de Talleyrand.
Après quelques mois de séjour à Londres, je revins en France. Je m'arrêtai peu de jours à Paris, et je rentrai à Milly, maison paternelle,
non loin de Mâcon. Je l'avais achetée avec le beau vignoble de ma famille, à cause du souvenir si cher et si présent de ma mère, car je n'avais personnellement rien à hériter sur ce domaine que des mémoires et des attendrissements.
Ma mère était au ciel. Mon père, vieilli et isolé, s'était retiré à Mâcon, dans sa maison de ville. Toutes mes sœurs étaient mariées et venaient tour à tour, avec leurs enfants, tromper et charmer sa solitude. L'ainée de ses filles surtout, déjà veuve et résidant à Mâcon, dans la maison de mon grand-père, que j'avais rachetée aussi, passait la plus grande partie de ses journées auprès de notre père. Ses soins ont conduit sa noble et douce vie jusqu'à quatre-vingt-onze ans, sans affaiblissement de ses facultés, et il n'est mort que d'un accident indépendant de sa constitution organique.
Je m'établis à Milly pour y passer l'hiver, avec quelques amis, loin de l'agitation générale.
La France alors présentait un triste spectacle qui fiisait peu d'honneur à la démocratie et qui montrait comme encore vivantes les féroces passions de 1793- H s'agissait de juger les minis-
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très vaincus et emprisonnés après le jugement du destin et le changement de dynastie de 1850. Le peuple et une partie de la jeunesse de Paris enrôlée dans l'artillerie de la garde nationale demandaient leur supplice. Le roi, M. de La Fayette qui mérita bien de l'humanité alors, la saine bourgeoisie de Paris, tout ce parti entraîné mais honnête qui représentait assez exactement ce que les Girondins avaient représenté en 1792, rougissaient de ces holocaustes d'hommes désarmes. On voulait les sacrifier à je ne sais quelle vengeance absurde. Puisque c'était à la faute de ces ministres que la révolution de Juillet devait l'occasion de son avènement, on aurait dû logiquement leur voter des récompenses au nom de la démocratie victorieuse. D'ailleurs le roi, La Fayette, le parti modéré de la garde nationale et la masse immense des honnêtes gens sentaient d'instinct que la vie ou la mort des ministres n'était que le prétexte d'une victoire que la démagogie sanguinaire voulait saisir pour s'emparer de ce reste de monarchie, l'assujettir à ses exigences, s'en défaire ensuite, renouveler la terreur et tenir sous le couteau les bons citoyens consternés.
Ce fut la première journée où je sentis que le devoir d'un bon Français était de.soutenir le gouvernement, quoiqu'on ne voulût pas le servir par répugnance de son origine. La neutralité était selon moi une lâcheté. On doit porter secours à ceux qui résistent à l'assassinat, si l'on ne veut