LIVRE TROISIÈME
des gouvernements libéraux revenus en France avec la Restauration. Les mœurs s'étaient libéralisées, l'administration s'était régularisée, les habitudes de libertés municipales s'étaient enracinées : tout était préparé par l'influence même des carbonari aux élections éclairées et modérées propres aux premiers moments d'une révolution en ordre. Cette basse envie des démocraties prolétaires qui ne veulent qu'abaisser ce qui les dépasse, ce qui les protège et ce qui les guide, n'avait pas eu le temps de naître et de se pervertir dans les populations sans industrie et par conséquent sans prolétaires de l'Italie. Les élections dans le scrutin de la noblesse, de la bourgeoisie et du peuple agricole étaient saines comme ces classes. Le parlement était l'honneur de la révolution, et conservateur comme l'esprit conservateur dont il était sorti. Tout ce qu'il y avait de hautes existences, de grands noms et de talents remarquables dans la magistrature, dans l'armée, dans la cour et dans le barreau, y formait une majorité régulatrice et respectée. La populace seule, nombreuse à Naples, et soulevée par les émotions du carbonarisme, s'était formée en club et organisée en faction impérieuse contre la sagesse parlementaire.
IjS LAMARTINE PAR LUI-MÊME
Cette populace agitée s'était portée en masse dans les tribunes et autour de la salle des séances du parlement, le jour où les ministres lui soumirent la demande du roi de s'absenter du royaume pour se rendre à l'invitation suspecte du congrès de Troppau. La plus haute éloquence d'Etat représentée par Borelli, par le baron Poerio, par le colonel Pepe, autre officier d'un grand mérite, du même nom que le général Guillaume Pepe, et que Florestan Pepe, vainqueur de la Sicile, parlèrent, sous les menaces et les vociférations des carbonari, avec le calme, la grandeur et l'impassibilité des orateurs de Rome devant Catilina. Ils emportèrent, chacun par des motifs différents, une résolution noble et respectueuse qui, en imposant au vieux roi des conditions patriotiques et des serments suspects, l'autorisait cependant à se rendre à Troppau.
Les carhonari, indignés, firent accourir des provinces les plus rapprochées les milices révolutionnaires à leurs ordres, prêtes à s'opposer par la force à l'exécution du vote du parlement. Naples, pendant quelques jours, présenta l'apparence de deux camps, prêts l'un à attaquer, l'autre
Liv retroisième 179
à défendre le palais. La garde royale se montra résolue à faire observ^er à la fois le voce du parlement et l'indépendance de la majesté royale. Le duc de Calabre se conduisit en politique consommé, protégeant d'un côté son père et son roi, et d'un autre côté négociant l'obéissance raisonnée avec les chefs du parlement comme avec les chefs des carbonari, devenus plus maniables dans la main des hommes à deux faces qu'on était parvenu à gagner.
M. de Fontenay et moi-même, nous fûmes appelés secrètement au palais à des entretiens confidentiels avec la famille royale pour sonder les vues de notre gouvernement et pour prêter au départ du roi les conseils et les assistances diplomatiques que cette difficile'démarche demandait. Ce fut dans ces crises de la cour de Naples alarmée, mais toujours digne, que j'appris à modifier mes opinions sur la prétendue puérilité du vieux monarque et sur la duplicité de sa famille. C'était un préjugé de la haine jacobine contre cette cour. Son chef, le vieux roi, montrait dans ces entretiens une politique innée et expérimentée qui jugeait très sainement et même très jovialement l'inconsistance de son peuple, et qui raillait très spirituellement ses démonstrations héroïques. Le duc de Calabre, le prince Léopold, la princesse son épouse et sa fille aînée, nous inspiraient autant d'intérêt pour leur cause, que la beauté de celle qui, depuis, fut la reine d'Espagne, inspirait
l8o LAMARTINE PAR LUI-MÊME
de respectueux attrait aux regards du corps diplomatique.
Le chargé d'affaires du Piémont, M. de La Marguerita, représentait alors à Naples l'opposition la plus conservatrice et la plus passionnée contre les carhonari, si bien servis aujourd'hui par Charles-Albert et par son fils Victor-Emmanuel. La maison de Savoie, tour à tour autrichienne jusqu'à la trahison, jacobine jusqu'à la démagogie, lui a fait successivement une vertu ou un crime de ses services. 11 a gouverné depuis, sous le règne contradictoire de Charles-Albert, au gré du parti sacerdotal, la politique du Piémont. Aujourd'hui proscrit des conseils et des affaires par le même roi, il s'oppose vainement comme orateur aux complicités de sa cour avec les successeurs des carbonari. Comme Alfieri, son compatriote, La iMarguerita écrivait alors des tragédies nombreuses dont nous relisions les scènes le soir dans ma petite maison à Chiaja, au milieu des scènes tragiques d'une révolution que nous étions chargés l'un et l'autre de surveiller et de combattre.
Tels furent mes débuts dans la diplomatie extérieure. Je n'eus à y déployer que du bon