‹ A. de Lamartine par lui-mêmeChapitre 8 sur 142 · L IVRE PREM 1ER \J · texte numérisé non relu

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la pose, l'assiette et la tenue du cavalier. Il en fut de même pour les exercices à pied. La charge en douze temps me fut un badinage.

Ces avantages extérieurs, ma réserve et ma modestie, ainsi que le goût de la retraite, suffisamment manifesté par mon absence de la table d'hôte et du café, inspirèrent un certain respect mêlé de bienveillance à la masse de mes camarades. Je n'eus à me plaindre d'aucun d'entre eux, et je me liai d'amitié avec un petit nombre des plus distingués. Les principaux furent M. de L..., fils unique du premier président de la cour royale d'Amiens, et M. de Vaugelas, gentilhomme du Dauphiné : deux charmants esprits et deux nobles caractères, dont le souvenir m'embellit même ce moment. Us vivent encore, et nous nous aimons toujours, tant ces prédispositions d'attachement dans les premières années sont durables, malgré la versatilité des événements qui nous séparent. Nos entretiens étaient surtout politiques, entremêlés de poésie. J'écrivais quelquefois des vers, que j'ai détruits depuis, et qui, s'ils méritaient quelque attention, ne méritent pas un regret de mes amis.

Ainsi s'écoulèrent ces mois de garnison à Beauvais; puis vint le temps de service qui nous rap-

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pela à Paris. Je me gardai bien de me loger au quartier du quai d'Orsay, encore insuffisant pour nous contenir tous. Je continuai à me loger seul à Yhoit'l du Hasard, rue du Hasard, près de la rue Richelieu. J'y vivais indépendant, excepté les jours de service. Ce service consistait à monter la garde à la porte du roi, dans le palais des Tuileries, et à l'accompagner à cheval dans les courses lointaines et rapides qu'il taisait tous les jours dans les environs de Paris.

Je fus choisi une fois de préférence, avec un de mes camarades, pour accompagner Louis XVIIl dans la visite qu'il voulut faire du Musée français pour connaître et apprécier ses richesses. Cette visite dura trois heures, pendant lesquelles le roi, M, de Forbin et M. Denon, trois hommes d'esprit et de goiât, échangèrent en notre présence tout l'agrément et toute l'érudition artistique d'amateurs consommés des belles choses. Nous touchions à la chaise roulante dans laquelle le roi était traîné par deux de ses valets de pied, à cause de ses infirmités. Son beau regard, qui tombait souvent sur nous, comme pour nous associer à l'intention de ses mots fins et spirituels, nous mettait dans une espèce de famiharité avec lui. Il ne nous interdisait pas le sourire: il semblait jouir de l'effet qu'il produisait sur nous. Il parut me remarquer, mais il ne s'informa pas de mon nom. Quelques années après, lorsqu'il lut avec indulgence les zMcditaticns poétiques, et qu'il

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chargea son ministre de l'intérieur, M. Simëon, de m'en témoigner sa satisfaction parle don d'un des beaux ouvrages de sa bibliothèque, il ne sut jamais que l'auteur de ces poésies, qu'il nommait Uirgiliennes, afin d'illustrer son règne, était ce jeune officier de sa garde intime qu'il remarquait tous les jours en passant de sa salle à manger à sa chapelle, et dont il avait cherché le regard complice d'assentiment en faisant assaut d'esprit et de goût avec les courtisans les plus spirituels de sa cour.

Après mes mois de service, je vins passer mes mois de semestre dans ma famille à iMâcon. Toute ma politique alors était de montrer mon brillant uniforme dans les promenades et dans les salons de mon pays. Les bals de la préfecture, embelUs par M""^ la comtesse Germain, femme du préfet de Mâcon et amie de ma mère, réunissaient autour d'elle des groupes de beautés séduisantes, fête incessante du cœur et des yeux. Tout le monde était royaliste alors, peuple, bourgeois, noblesse, à l'exception de quelques officiers en demi-solde qui commençaient à murmurer de ce que la France n'appartenait plus tout entière à

l'armée. Mais le bruit des têtes emportait ces murmures intéressés; on jouissait de la paix, on savourait la liberté, nul ne pensait à une invasion possible de Bonaparte. Il avait traversé récemment ces mêmes provinces et surtout les routes du Midi, sous les imprécations du peuple, en se rendant dans son exildeTiie d'Elbe. Le sentiment de nos provinces à son égard ne paraissait pas encore changé. La nouvelle de son hardi débarquement et de sa marche sur Paris, le plus coupable et le plus héroïque des actes de toute sa vie, parut improbable à tout le monde.

Je restai quelques jours dans ma famille, pensant que le roi allait former un corps d'armée à Lyon et que je me trouverais tout porté pour y rejoindre mes camarades. Mais, à la nouvelle de l'entrée de Bonaparte à Grenoble et de l'entraînement de la garnison qui lui livrait Lyon, je me hâtai de me rendre à Paris par des chemins de traverse qui abrégeaient la route par la Loire.

Aucun mouvement en faveur de Bonaparte n'annonçait le moindre engouement du pays pour sa cause, jusqu'à Cosne. Là, un officier polonais, évidemment parti en vedette pour corrompre les officiers rentrant à Paris, soupa avec nous, et, sans insulter les Bourbons, affecta de dire que leur cause était d'avance perdue et que l'armée tout entière était convenue de se rallier à Bonaparte. Je crus devoir protester, par fidélité et par honneur, contre cette opinion. Il insista. Nous

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nous battîmes au sabre dans un petit jardin attenant à l'auberge; je le blessai légèrement, et nous le laissâmes poursuivre sa mission d'embauchage, avec un coup de sabre sur le bras.

De petites voitures toujours prêtes, qu'on appelait des pataches du Bourbonnais, nous conduisirent pendant la nuit à Fontainebleau et de là à Paris.

Paris me sembla dans une fermentation royaliste qui ne laissait pas prévoir un dénoûment sans combat, aussi facile et aussi prompt que celui du 20 m.ars. Il ne paraissait pas y avoir deux opinions, même dans le peuple. Tout le monde, à l'exception de quelques courtisans de l'empereur qui se taisaient ou qui offraient leurs services aux Bourbons, était royaliste. Le roi, qui avait réparé en quelques mois de règne les désastres de l'invasion et qui essayait de bonne foi à rendre la France libérale par des institutions représentatives, intéressait tous les cœurs honnêtes à sa cause. Son âge et ses infirmités mêmes plaidaient pour lui. Il n'avait ni conquis l'Europe ni livré la France à la conquête, mais il avait conçu la charte, ce beau traité de paix entre tous les partis patrio-

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tiques. Les fautes légères de son règne étaient plu tôt les ridicules de ses courtisans que les fautes du roi. Personnellement, il avait comblé les chefs de l'armée de dignités, de faveurs et de grâces ; nul n'avait ni un mot ni un geste à lui reprocher; c'était le vrai type d'une restauration. Une insurrection de l'armée contre lui était sans excuse.

Les Chambres qui représentaient le pays, convoquées autour de lui pour attester à la France et à l'Europe que sa cause était celle de la France elle-même, l'avaient accueilli à l'unanimité, quelques jours auparavant, comme la personnification du patriotisme de la patrie. J'assistai à cette scène. J'entends encore les acclamations frénétiques et cependant calmes qui s'élevaient sous les roues de sa voiture; c'était le cri de la conscience de la France. 11 nous remplissait de confiance. Je ne soupçonnais pas alors la versatilité d'une capitale française, ni le peu de patriotisme d'une armée qui sent son devoir, mais qui revoit son général et abandonne son roi.

Cinq jours après, le roi, voyant l'inutilité de l'espoir d'une capitale désarmée devant une armée décidée à tous les attentats, espéra mieux des

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