ROLLA
Ce délire passionnel atteint son point culminant, son maximum d'intensité et d'exaltation dans Rolla, que la sévère Revue des Deux-Mondes publia sept ou huit mois plus tard, le 15 août 1833.
Rolla est resté le catéchisme préféré, l'œuvre type, pour tous les agités, pour tous les violents qui, avides de justifications et d'exemples, se persuadent que l'amour recèle nécessairement un grain de folie, et qu'il doit aller, pour être beau et grand, jusqu'à l'exaspération, jusqu'au suicide, jusqu'au crime.
Ces anarchistes sont d'autant plus à l'aise pour abriter leur désordre intérieur derrière le héros de Musset, que cette imprécation en cinq cents vers trouble et secoue ceux même qu'elle n'entraîne pas. Il n'y eut jamais de poésie plus vibrante et plus électrique. C'est au point que si, laissant de côté le sujet, on ne s'arrête qu'à l'exécution, Rolla est bien près d'égaler — sauf cette infériorité morale du personnage — les plus puissantes productions de son auteur. Il les surpasse peutêtre par la chaleur et la sincérité de l'inspiration.
Suivant une habitude, chère à Musset, le poème s'ouvre par une sorte d'invocation, étrangère au sujet, et antique de forme, dans laquelle sa pensée se donne libre carrière et se répand en considérations générales qui ne se rattachent à l'action principale que par un fil très léger :
Regrettez-vous le temps où le ciel sur la terre Marchait et respirait dans un peuple de dieux ; Où Vénus Astarté, fille de l'onde amère, Secouait, vierge encor, les larmes de sa mère,