‹ A. de MussetChapitre 11 sur 36 · HOLL.V · texte numérisé non relu

HOLL.V

Et fécondait le monde en tordant ses cheveux ?

Regrettez-vous le temps où les Nymphes lascives

Ondoyaient au soleil parmi les fleurs des eaux,

Et d'un éclat de rire agaçaient sur les rives

Les Faunes indolents couchés dans les roseaux ;

Où les sources tremblaient des baisers de Narcisse ;

Où, du nord au midi, sur la création

Hercule promenait l'éternelle justice

Sous son manteau sanglant, taillé dans un lion ?

Jamais poète n'a trouvé déplus nobles accents pour pleurer sur les religions détruites, sur l'idéal mort, sur le vide insondable que leur disparition laisse dans l'àme, Seulement, le prélude est à peine fini que le poème proprement dit commence sur un ton qui fait un singulier contraste avec cette ouverture. C'est un des traits les plus caractéristiques de ce Rolla, où quelques-uns ont cru voir une sorte de caricature d'Alfred de Musset, un Musset peint par lui-même, et calomnié.

Le père de Rolla, gentillâtre imbécile, L'avait fait élever comme un riche héritier, Sans songer que lui-même, à sa petite ville, Il avait de son bien mangé plus de moitié. En sorte que Rolla, par un beau soir d'automne, Se vit à dix-neuf ans maître de sa personne, Et n'ayant dans la main ni talent ni métier. Il eût trouvé d'ailleurs tout travail impossible ; Un gagne-pain quelconque, un métier de valet, Soulevait sur sa lèvre un rire inextinguible. Ainsi, mordant à même au peu qu'il possédait, Il resta grand seigneur tel que Dieu l'avait fait.

Et les tableaux se succèdent, plus brillants, plus séduisants, plus variés de composition, plus riches de couleur les uns que les autres. Parmi tous ces morceaux,déjà classiques, qui étincellent comme des perles superfines dans l'œuvre de Musset, il en est un qui approche de la perfection et qui a déjà pris sa place dans les recueils sous ce titre général : Le Sommeil de V Enfance :

Est-ce sur de la neige ou sur une statue Que cette lampe d'or, dans l'ombre suspendue, Fait onduler l'azur de ce rideau tremblant ? [blanc. Non, la neige est plus pâle, et le marbre est moins

C'est un enfant qui dort. — Sur ses lèvres ouvertes

Voltige par instant un faible etdoux soupir,

Un soupir plus léger que ceux des algues vertes,

Quand, le soir, sur les mers voltige le zéphyr,

Et que. sentant fléchir ses ailes embaumées

Sous les baisers ardents de ses fleurs bien-aimées,

Il boit sur ses bras nus les perles des roseaux.

C'est un enfant qui dort sous ces épais rideaux,

Un enfant de quinze ans,— presque une jeune femme;

Rien n'est encor formé dans cet être charmant.

Le petit chérubin qui veille sur son âme

Doute s'il est son frère ou s'il est son amant.

Ses longs cheveux épars la couvrent tout entière.

La croix de son collier repose dans sa main,

Comme pour témoigner qu'elle a fait sa prière,

Et qu'elle va la faire en s'éveillant demain.

Eh bien, non ! cette enfant si pure, cette vierge immaculée ne mérite pas l'hommage que l'imagination du poète vient de lui rendre. Sa candeur n'était qu'une hypothèse. « La belle Marion, dormant dans son grand lit », est tout simplement une lille perdue, souillée avant l'âge, une petite flaque de boue parisienne, qui sollicite et appelle, par le magnétisme des affinités, la fange fraternelle de Rolla. Cette fraîche description n'est, conformément au procédé de Musset, qu'une affiche trompeuse, une fausse porte qui s'ouvre sur des scènes de désespoir et d'ignominie.

L'auteur de Rolla part de cette idée que l'amour, l'amour vrai, l'amour pur et désintéressé n'existe pas en ce monde, ou que s'il existe, il apparaît et disparaît instantanément, dans une nuit d'orage, comme un éclair qui aveugle, comme la foudre qui tue. Tout àl'heure la pauvre Deidamia mourait assassinée, avec son bouquet d'oranger sur sa chevelure virginale, et son sang attestait qu'entre la coupe et les lèvres il y a toujours place pour un malheur. Ici, deux adolescents, deux enfants, Rolla et Manon, dans un rêve d'une minute d'où ils sortiront par le suicide de Rolla , entrevoient le pâle fantôme du seul amour qui soit digne de ce nom :

Et, pendant un moment, tous deux avaient aimé !

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