‹ A. de MussetChapitre 9 sur 36 · LES FEMMES · texte numérisé non relu

LES FEMMES

Vierge, à ton beau guerrier nous allons te conduire. Nous te dépouillerons du manteau virginal. Bientôt les doux secrets qu'il nous reste à te dire, Feront trembler ta main sous l'anneau nuptial.

Cette figure de Deidamia est charmante, et ce n'est pas son nom seul qui rappelle la Grèce, lia plu au poète d'en faire une vierge du Tyrol,et de mettre sur son front le léger voile de mélancolie qui sied si bien aux Ophélies ou aux Marguerites ; mais les amateurs de couleur locale pourraient relever quelque dissonance entre la langue qu'elle parle et le paysage où son créateur l'a placée. On la voit plutôt dans la vallée du Céphise que dans les gorges de Glurens; elle ressemble à une petite prêtresse de Diane.

Ce penchant d'Alfred de Musset à remonter, par de-là toutes les littératures, aux sources antiques, et, pour ainsi parler, aux idéales blancheurs marmoréennes de la poésie primitive, éclate tout à coup jusque dans les parties les plus violemment modernes de son œuvre. Il y engendre des contrastes imprévus qui éclairent çà et là les mystérieuses profondeurs d'une âme de poète.

En regard des Juana, des Portia, des Monna Belcolor, et de toutes ces héroïnes cavalières d'Italie ou d'Espagne, la pâle Deidamia représente un rêve de pureté angélique particulièrement cher à son créateur.

Cette douce figure prend ainsi l'importance d'une révélation psychologique. Pour effacée qu'elle paraisse, Musset l'a entrevue, et cherchée, et appelée, et aimée à l'écart du groupe tapageur où évoluent ses orgueilleuses rivales, et c'est à elle qu'il a donné son cœur.

En même temps qu'il répandait, dans La Coupe et les Lèvres, des flots de lave incandescente, il semait à profusion, dans une bluette intitulée A quoi rêvent les jeunes filles, les plus innocentes fleurs de son esprit.

On raconte que Mérimée lui en fit compliment, et il est certain que si le tissu de cette gentille comédie de salon nous semble aujourd'hui un peu léger, les vers en sont toujours charmants, et des plus vifs, des plus alertes qui se soient jamais envolés de la plume d'un Musset ou d'un Rngnard. Ils témoignent, en tout cas, d'une certaine facilité à sortir des histoires sombres et des pensées noires. Sans doute, l'ami de Ninelte et de Ninon regrettait, à certaines heures, d'y retomber trop souvent; il arrachait momentanément sa muse aux rêveries sataniques, aux amours scélérates d'une Belcolor et d'un Franck ; il s'en voulait à lui-même de sacrifier encore plus que de raison au pessimisme romantique et aux vicieuses fanfaronnades. Peut-être avait-il déjà pressenti avec quelle facilité on se fait des habitudes littéraires, comme des habitudes morales, une seconde nature :

Ah ! malheur à celui qui laisse la débauche Planter le premier clou sous sa mamelle gauche ! Le cœur d'un homme vierge est un vase profond ; Lorsque la première eau qu'on y verse est impure, La mer y passerait sans laver la souillure, Car l'abîme est immense, et la tache est au fond.

Elle y était bien, la tache ! Et il serait puéril de n'en point convenir, et Musset le savait, etmalgré ces retours, périodiques chez lui, vers Ninette et Ninon, son penchant le plus naturel, sa tendance dominatrice le ramenaient sans cesse au désenchantement, au désespoir, à

la révolte contre les hommes et contre Dieu, au blasphème et au mépris.

Il n'existe qu'un être Que je puisse en entier et constamment connaître, Sur qui mon jugement puisse au moins faire foi, Un seul, je le méprise, et cet être, c'est moi !

En supposant que ce droit au mépris, dont il parle dans Les Vœux stériles, fût refusé à sa jeunesse, il se l'arrogeait quand même, et il en usait, en toute occasion, tantôt avec une sorte d'indifférence hautaine, tantôt avec une véritable rage, pour tout railler et pour tout flétrir. Ce second recueil, tout ruisselant de beaux vers, s'impose à la défiance des moralistes par une fièvre de sensualité souvent grossière et une furieuse glorification du plaisir.

Même cette radieuse Namouna n'est au fond qu'un conte galant, et, sans être rigoriste, sans appartenir à la catégorie des « tartufes de mœurs, comédiens insolents, qui mettent leurs vertus en mettant leurs gants blancs », on a de la peine à se dissimuler que cette admirable et déjà classique figure de don Juan, symbole du désir immortel et de l'amour idéal, se détache dans son plein relief d'un tableau d'ensemble consacré à la peinture des « deux sortes de roués qui existent sur la terre». On se demande s'iln'eût pas mieux valu, pour le poète lui-même, et pour la bonne réputation de sa muse, préférer d'autres analyses et s'attaquer à d'autres types.

Vainement l'auteur de Namouna, de Don Paez, du monologue de Franck dans La Coupe et les Lèvres, répudie ou semble répudier ici, sur le nom de Lovelace, cette étrange conception de la passion souveraine, de l'amour seul roi de la vie, maître absolu des dieux et des hommes, à qui tout doit céder sous peine de trahison et de forfaiture, on sent bien qu'elle le poursuit, qu'elle le domine, et qu'au fond il n'en a jamais admis d'autre, puisque chacun de ses poèmes, on pourrait dire chacun de ses vers, est la déification de l'amour.

Page 1